Demi-finale du concours Reine Elisabeth : Ybai Chen emporte, ravit et bouleverse la salle, surnaturel

En récital, Bryan Cheng navigue avec un égal bonheur dans tous les répertoires.

Martine D. Mergeay

Incroyable, cette fraîcheur de l’ORCW ! En introduisant pour la 13e fois cette semaine le 2e concerto (en ré majeur) de Haydn, le voilà tout guilleret, adoptant un tempo idéal d’allant et d’élégance pour accueillir la Coréenne Sul Yoon, 26 ans. La musicienne n’est hélas pas aussi à l’aise que lors de son récital, les sonorités grincent, les accrocs sont nombreux et ce n’est pas avec la cadence particulièrement acrobatique et longue de Feuermann que les choses s’arrangent. Encouragée du regard par Vahan Mardirossian, elle renoue progressivement avec ses moyens dans l’adagio avant un finale courageux mais contraint. Sourire touchant, lors du salut, comme s’excusant vis à vis du public tout en lui adressant sa reconnaissance…

Le Chinois Ybai Chen, 20 ans, arrive ensuite comme un rayon soleil : tout chez lui est chaleur, rondeur, lumière et surtout liberté. Il ne joue pas du violoncelle, il respire, chante, raconte la musique, avec un naturel égal à sa maîtrise technique. On ne pense plus aux questions de style, et, dans le premier mouvement, la fameuse cadence d’Heinrich Schiff semble n’être là que pour s’amuser un peu. On conviendra que l’adagio, lyrique, intense, hyper-vibré, s’apparente plutôt à Dvorák qu’à Haydn mais qu’importe, et le finale, donné en liaison fusionnelle - et simultanée - avec le premier violon, le chef et tout l’orchestre, mènera à un état d’euphorie indescriptible (à découvrir ou retrouver sur Auvio), emportant toute la salle en un monde favorable et inconnu, follement joyeux. On était bien au-delà de la musique. Et on aurait voulu ne jamais en revenir.

Le temps pour le public de retrouver le monde des simples mortels, voici le récital du Canadien Bryan Cheng, 24 ans, qui, avec l’Intermezzo de Granados, déploie d’emblée la splendeur et la puissance de ses sonorités, une véritable signature. Comme une (trop) belle voix, le risque est de s’enfermer dans la pure volupté du son, et on n’en est pas loin dans les Variations WoO 46 de Beethoven, mais comment résister ? D’autant que, l’instant suivant, dans la pièce de Janssens, le candidat met sa maîtrise au service de tout autres outils d’expression (formidablement accompagné par sa sœur Sylvie Cheng). Bonheur, ensuite, de découvrir les affinités du duo avec Poulenc, dosage unique de gouaille et de gravité, où le lyrisme le plus tendre alterne la farce, sur fond de chavirantes rengaines. Cheng fait même rire le public (ça n’arrive pas tous les jours), et pleurer l’instant d’après, et encore, avec Manuel de Falla, esquisser un pas de danse.

Le climat est plus grave mais avec Ivan Sendetskiy, candidat russe de 26 ans, qui prend ses marques avec la splendide sonate de Prokofiev, qui n’est pas sans similitudes avec celle de Poulenc, mais en plus costaud, à tous égards. Sonorités puissantes et colorées, lyrisme intense, engagement de chaque instant, maîtrise, le candidat a tout pour lui, sauf peut-être cette juste distance qui « universalise » une interprétation. La mythique Méditation de Thaïs de Massent qui suivit, donnée à un strict premier degré, en fournit un exemple éloquent, un autre étant la terrifiante paraphrase (Rossini) de Castelnovo Tedesco, qui permit quand même de découvrir le versant léger (si l’on peut dire d’une partition aussi périlleuse) du musicien.