Cat Power à Anvers, sérénité fragile et voix sublime

La chanteuse américaine a livré une vibrante prestation dans le cadre magnifique du festival OLT Rivierenhof, samedi soir.

Cat Power à Anvers, sérénité fragile et voix sublime
©D.R.

On la pensait finie, éteinte, perdue dans les limbes de la dépression ou, au mieux, sur la voie d'une timide résurrection. Mais Chan Marshall est immortelle. À 50 ans, la chanteuse, auteure et musicienne américaine connue sous le pseudonyme de Cat Power a survécu aux crises, au désespoir et aux excès, en crucifiant la douleur sur album. On le sent au premier regard, on l'entend à la première note, le timbre unique d'une voix forgée dans l'adversité, mais absolument intacte et forcément vibrante.

Ce samedi soir, dans le décor champêtre et poétique du Rivierenhof anversois, Chan est bouleversante. Robe noire, frange rigide et verre de rouge à la main, elle lance timidement "Great Expectations", sa reprise du "Satisfaction" des Stones, puis "A Pair Of Brown Eyes" des Pogues. Sur scène, une batteuse métronomique et un guitariste tout juste sorti de la puberté l'accompagnent. Le show est simple, minimaliste, le timbre de l'artiste se suffit à lui-même.

Il y a encore quelques années, on l'aurait retrouvée erratique, alcoolisée et incohérente. Chan reste imprévisible, s'offre quelques blagues qu'elle numérote dans la foulée - "C'était la blague N°6, on arrête maintenant" - et enchaîne avec "Bad Religion", "These Days" puis "Cross Bones Style". Chaque son émergeant de sa bouche nous emporte avec une intensité déconcertante. Le parterre n'est pas plein, la pluie a vraisemblablement eu raison des moins téméraires, créant une incroyable intimité avec l'artiste, qu'on a presque le sentiment d'avoir invité dans le fond du jardin pour une sessions improvisée.

Professionnelle, Chan Marshall demeure fragile, s'accroche aux deux micros qu'elle tient en main, s'inquiète de l'instabilité de sa voix, et perd un peu le fil à l'heure de lancer "I'll Be Seeing You" de Sammy Fain, souvent attribué à Billie Holiday. Référence imposante, dont Marshall transcende viscéralement la version enregistrée en 1944.

Durant deux petites minutes, nous vivons ce manque, partageons l'émotion d'une pensée pour l'être aimé mais trop éloigné, et regrettons que la chanson ne soit pas légèrement étirée. Certaines habitudes ont la vie dure, Chan lance et arrête ses morceaux de manière abrupte, joue avec le public, puis se met en retrait. Quelque part, c'est une bonne nouvelle. La chanteuse reste elle-même et conserve un état d'esprit fondamentalement rock'n'roll, même si ses récentes sorties demeurent plus calmes, à l'image du "Covers" publié en janvier dernier, onzième album d'une carrière dense, le troisième entièrement composé de reprises.

"He Was A Friend Of Mine", "The Greatest" et "Wild Is The Wind" viennent ponctuer cette performance. Mais on ne veut pas redescendre. Le reste du public non plus, qui en redemande et patiente sous la pluie en espérant un retour qui ne vient pas. D'aucuns seront sans doute déçus, Cat Power ne fait pas vraiment dans l'abondance et la générosité. Mais ce samedi soir, à Anvers, la puissance poétique de sa performance en fait d'ores et déjà l'un des plus beaux moments de cet été.

Cat Power à Anvers, sérénité fragile et voix sublime
©V. Dau