Dutronc et Dutronc en concert au Festival Arena: humour, amour et tendresse au rendez-vous

Le père et le fils se sont retrouvés sur la scène du Festival Arena 5 au Heysel à Bruxelles. Complicité, humour, répertoire en béton, orchestre de ouf au menu.

Dutronc et Dutronc en concert au Festival Arena: humour, amour et tendresse au rendez-vous
©Christophe Dehousse

Jacques et Thomas Dutronc sont des habitués des scènes belges. On les voit régulièrement qui à Forest National, qui à l’Ancienne Belgique ou aux Francofolies de Spa. Vendredi soir, sur l’esplanade du Parc des expositions au Heysel, c’est la première fois que père et fils se présentaient ensemble, sur la même scène, mêlant voix et répertoires. Un événement réunissant deux génération, une soirée chargée d’émotion bien évidemment, tant sur scène que dans le public nombreux, admiratif, avec tous les refrains aux lèvres. Et toujours avec, en toile de fond, l’image et la douceur d’une certaine Françoise Hardy.

Dans l'entretien qu'il nous avait accordé trois jours avant le concert, Thomas avait prévenu : « La barre est haute. J'ai toujours fait des blagues avec ça, il y a mille barreaux, on a mis le bar haut… On commence par trois bombes atomiques ! » « Et moi, et moi, et moi », « La fille du père Noël », « On nous cache tout, on nous dit rien », c'est de la bombe, assurément. Commencées à la guitare acoustique, les choses s'électrisent progressivement pour aboutir à un trio de feu avec Rocky Gresset, Thomas Dutronc et un Fred Chapellier impérial dans le style blues-rock.

La voix de son père

Avec l’allure nonchalante qui les caractérise, père et fils alternent les couplets, ce qui permet de conclure deux choses : Thomas avait raison, son père est très en voix, juste, drôle et très présent. Quant au fils, est-ce bien étonnant, sur ce répertoire, il a de plus en plus la voix… de son père. Sur scène, c’est sûr, Jacques et Thomas Dutronc font la paire.

C'est tout aussi flagrant dans la suite « J'aime plus Paris », premier succès de ThomDu et « Il est cinq heures, Paris s'éveille ». « Enchaînement facile », juge Thomas. Pas tant que ça. En tout cas, les trois guitares parlent à nouveau : une intro bluesée magnifique de Fred Chapellier, reprise de façon flamenco par Rocky Gresset, et c'est parti ! Jacques qui craignait que, musicalement, cela soit trop jazz, dira : « Ça ne manque pas de guitare, je dois avouer. Ça joue bien quand même. »

Père et fils ne peuvent alors s'empêcher de comparer leurs points de vue sur la Ville lumière, qui convergent désormais. « Avant, il y avait beaucoup de travelos au Bois de Boulogne, maintenant Paris est truffé de travaux », dit Jacques aujourd'hui. Thomas, lui, chante « Il est fini le Paris d'Audiard », celui d'« Il est cinq heures ».« Tu rentrais à cinq heures du matin, et moi, qu'est-ce que je faisais ? » demande alors Thomas. « Est-ce que tu allais me faire un bisou dans mon couffin ? » « J'essayais d'éviter Françoise, ta mère », répond Jacques, « et je montais les escaliers à l'envers. » Ainsi sont les Dutronc.

Mettre le bar haut

Avec un décor à leur image. C’est déjà un meuble du même genre qui accompagne Thomas en tournée depuis des années. Il y avait aussi un bar lors des deux tournées des Vieilles Canailles, là où, en 2017, Johnny Hallyday venait se reposer un peu. Ici, c’est différent : le bar est celui d’un studio d’enregistrement, avec guitares accrochées au mur, enseignes lumineuses et, sur une étagère, l’image de la fusée lunaire de Tintin en phase de décollage. Touche couleur locale sur fond d’Atomium.

« Fais pas ci, fait pas ça », « J’aime les filles », « Les playboys », « L’opportuniste », « Les cactus » : aucune de ces chansons n’a pris une ride en cinquante ans. Si Jacques Dutronc y a apposé sa patte, alors qu’il était surtout compositeur, Jacques Lanzman et sa femme Anne Segalen ont écrit ces textes définitifs, décalés et restés souvent d’actualité :

« Non, jamais je ne conteste

Ni revendique ni ne proteste

Je ne sais faire qu'un seul geste

Celui de retourner ma veste, de retourner ma veste

Toujours du bon côté »

Une petite philosophie maison

Quant aux chansons de Thomas, l’air de rien, elles s’inscrivent souvent dans une philosophie dutronienne affirmée, comme « Demain » : « Et pourquoi faire aujourd'hui,

Ce que je pourrais faire demain ». Le concert tout en complicité des Dutronc père et fils recèle encore quelques bijoux, comme ce « Gentleman cambrioleur » avec la seule guitare manouche de Rocky, suivi par « Le petit jardin » qui, en 1972, regrettait déjà le Paris de Michel Audiard.

Dans cet orchestre dirigé discrètement mais de main de maître par le pianiste hutois Éric Legnini, Fred Chapellier s’illustre une fois encore sur l’instrumental « Fort Chabrol », façon Shadows. Composé par Jacques en 1962 pour le groupe Les Fantômes, ce titre est devenu deux ans plus tard « Le temps de l’amour », succès de Françoise Hardy.

Pour l’amour de Françoise

Une chanteuse et mère très présente sur la tournée des Dutronc. Thomas se fait un devoir d'interpréter les deux titres préférés de Françoise : « Sésame » et le merveilleux « Aragon », composé par David Chiron, sur un poème dont s'est aussi inspiré Léo Ferré pour la chanson « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » en 1961. À propos de Françoise, Jacques lancera encore « J'espère que vous l'aimez tous », avant d'avoir la preuve qu'elle faisait l'unanimité dans le public.

Dans un entretien, Thomas nous a avoué que, gamin, il ne savait pas que son père était guitariste et que « c’est lui qui jouait sur ses disques. » Vendredi soir, après le concert, entre deux bouffées de havane et quelques lampées de grand bordeaux, Jacques nous a dit qu’au début, il ne savait pas que Thomas chantait et que, quand il l’a entendu pour la première fois, il lui a trouvé « quelque chose de Charles Trenet, très gai, très musical. » C’est sûr, ces deux-là, ces trois-là même, ont une vie pas franchement simple. Mais si c’est pour se retrouver comme ça, plein d’amour et de tendresse au-delà de l’indéniable talent, c’est sûr, le jeu en vaut la chandelle.

Dutronc & Dutronc à Forest National le mardi 13 décembre 2022.