Herbie Hancock, le sorcier du jazz-funk

Le jazzman a ouvert le festival Arena 5 au Heysel. Chez lui, acoustique et électronique font très bon ménage.

Herbie Hancock, le sorcier du jazz-funk
©Ennio Cameriere

J'ai dit à la pluie de s'arrêter", lance Herbie Hancock, souriant en montant sur la scène du festival Arena 5 avec son quintette. Jusqu'à son arrivée, on avait craint le pire pour cette ouverture des festivités sur la magnifique esplanade du Parc des expositions de Bruxelles, au Heysel. Même l'Atomium, qui en a pourtant vu de toutes les couleurs depuis plus de soixante ans, semblait avoir les boules au milieu des bourrasques.

Mais l’appel du plus célèbre pianiste et claviériste de jazz a été entendu, et le déluge a cessé. Le trouver ainsi en ouverture d’un événement hétéroclite, mêlant plusieurs genres musicaux, n’a rien d’étonnant. Depuis que Miles Davis lui a demandé de se mettre au piano électrique Fender Rhodes, en 1968, Herbie Hancock, ancien étudiant en ingénierie, a développé une passion pour la lutherie électronique, les synthétiseurs, etc., au service d’une fusion jazz-funk de haut niveau.

Musique tous publics

Cela lui vaut, depuis les années septante, d’avoir développé un large public dans toutes les générations. Après avoir écumé quelques festivals de jazz ou des salles comme le Barbican Hall de Londres, Herbie et son quintette étaient à l’affiche de Glastonbury, un équivalent anglais de Werchter, pas plus tard que dimanche dernier.

"J'ai fait des disques pendant soixante ans, et je ne peux pas jouer tous les morceaux", dit-il pour introduire une sorte de medley présenté sous le nom d'"Overture". Après quelques étrangetés sonores au grand synthétiseur Korg, place au jazz funky, groovy, tout ce qu'on veut. Avec sa trompette au design très spécial, Terence Blanchard multiplie les effets d'écho. Lui qui a succédé à Wynton Marsalis au sein des Jazz Messengers est originaire de La Nouvelle-Orléans, dont il a bien capté l'esprit funky-soul-rhythm 'n' blues.

Impressionnant de concentration

Sans cesse, Herbie Hancock passe du clavier Korg au grand piano Fazioli, et retour. Avec un indéfectible sourire, il se plaît à jouer cette musique qui est la sienne, ce mélange acoustique/électronique qui n’appartient qu’à lui. Il est aussi très impressionnant de concentration, avant de présenter "Footprints", un thème de son meilleur ami, l’"éternellement jeune" saxophoniste Wayne Shorter, 88 ans.

"Footprints", d’accord, mais alors sur la Lune, tant ce morceau paraît en apesanteur. Avec "Actual Proof", les Headhunters vont frapper à nouveau. Fondé en 1973, ce groupe a popularisé le jazz fusion, comme le firent Miles Davis, Weather Report (avec Wayne Shorter) ou le Return to Forever de Chick Corea. "Actual Proof" montre combien le quintette de Herbie Hancock est parfaitement au point. Outre le trompettiste Terence Blanchard, il réunit le Béninois Lionel Loueke à la guitare 7 cordes, James Genus à la basse électrique et Justin Tyson à la batterie.

Loueke se positionne dans le sillage du maître, auquel il a consacré tout son album HH, en 2020. Comme lui, il travaille en profondeur les textures sonores. C'est contagieux, parce qu'ils finissent tous par passer leur instrument à la moulinette des pédales électroniques : trompette, guitare, basse… À un moment, Lionel Loueke prend même le relais de son mentor au vocoder…

Voix d’extraterrestre

Ce système de traitement de la voix, HH l'utilise depuis longtemps, notamment sur "Come Running to Me", issu de l'album, assez médiocre d'ailleurs, Sunlight, en 1978. Avec une voix d'extraterrestre, il s'applique, sourcils relevés, à chanter cette complainte plutôt drôle finalement, avec des phrases comme "I'm not happy without you", absentes de la version originale.

S’il se frotte les mains, c’est moins de satisfaction que pour se les réchauffer. À 82 balais, Herbie Hancock prend toujours grand plaisir à jouer "Cantaloupe Island" ou "Chameleon", standards qu’on pourrait aussi appeler des tubes. Pour l’occasion, il s’empare d’un keytar, un synthé avec clavier qui se tient comme une guitare, et déambule sur scène.

Au-dessus du Palais 5, le ciel rougeoie et, devant, l’orchestre flamboie. En toutes circonstances, Herbie Hancock impressionne par son jeu qui a la clarté et la limpidité du cristal. Son doigté léger ne l’empêche pas d’être très présent, quand sa main gauche ne lâche rien, tenant toute l’harmonie et le rythme. Il a peut-être, certainement même, appris beaucoup de Miles Davis mais, depuis, Herbie Hancock a fait école.