Mehdi Maïzi : "Où sont les endroits mainstream, aujourd'hui, où on reçoit correctement des rappeurs ? Chez Hanouna"

Le journaliste Mehdi Maïzi était à Bruxelles il y a quelques semaines pour évoquer son livre "Rap français : une exploration en 100 albums", qui a fêté ses six ans en mai dernier. L'occasion de revenir sur le chemin qui l'a amené jusqu'au rap et Apple Music.

Il est loin le temps où le rappeur français Rohff disait à Mehdi Maïzi : "Ton visage me dit quelque chose". C'était il y a sept ans dans une émission, produite par Dailymotion. Depuis, ce passionné est devenu LE journaliste rap, l'un des plus respectés du milieu.

Diplômé d'une école de commerce, Mehdi a fait ses armes durant plusieurs années sur le site L'Abcdr du son, un site de référence qui "prend le rap au sérieux", avant d'animer le programme éponyme qui lancera véritablement sa carrière de journaliste mais surtout d'animateur. En 2016, Booba le contacte pour lui proposer de prendre les rênes d'une émission (La Sauce) sur sa webradio OKLM. C'est là qu'il rencontre tous les acteurs du de la scène francophone. Ce touche-à-tout, du podcast (NoFun) au divertissement (Rap Jeu) en passant par l'écriture d'un livre (Rap français: une exploration en 100 albums) et l'animation de soirée (Mouse Party), il est aujourd'hui head of hip-hop pour Apple Music.

Vous souvenez-vous de votre première émotion rap ?
Le rap m'a vraiment pris à l'adolescence. Quand j'étais petit, j'en écoutais sans plus, Solaar, IAM, NTM. Le premier mec qui m'a procuré de l'émotion, je pense que c'est Oxmo Puccino.

De quelle manière Oxmo Puccino mais aussi plus globalement le rap vous a-t-il touché ?
D'abord, c'était l'écriture. C'est ça qui m'a intéressé. Maintenant, ce n'est pas forcément ça. Mais au début, je m'en foutais un peu de la musique, c'était vraiment l'écriture, leur manière de rimer, de jouer avec les mots, de raconter des histoires. Et donc, Oxmo est un des premiers qui m'a touché à ce niveau-là. Au début, ça pouvait être très mal produit. Ce qui m'intéressait, c'était ce que les rappeurs avaient à dire et comment ils le disaient.

Comment faisiez-vous à l'époque pour découvrir de nouveaux artistes ?
Ce qui m'a fait ma culture rap, c'est internet et les mecs qui postaient des trucs sur les forums. Par rapport à la génération des années 90, pour moi, c'était ça les découvreurs de la musique. Il y avait des mecs que tu ne connaissais pas mais qui disaient ce qu'il fallait écouter. Et ensuite, j'ai beaucoup téléchargé même si j'ai beaucoup acheté aussi. Donc, ma culture, c'est Kazaa, c'est eMule. Je suis un ado des années 2000. À ce moment-là, il y avait énormément de téléchargements.

Vous parlez beaucoup de l'influence du site l'Abcdr du son dans votre manière d'écrire ?
Dans ma façon d'écrire comme dans ma façon d'écouter le rap. Je pense que l'Abcdr m'a influencé, même en tant qu'auditeur de rap, dans ce que j'aime. On se retrouvait autour de passions communes, de chapelles communes dans le rap. Comme je ne suis pas un journaliste de formation, la mienne, ça a vraiment été l'Abcdr du son. On avait un forum interne avec juste les membres. Et je me souviens, quand j'ai écrit ma première chronique, il y a Jean-Baptiste Vieille (ndlr : journaliste à l'Abcdr) qui m'a fait un vrai retour, comme si c'était mon boss. Il a décortiqué ma chronique et c'est ce qui m'a poussé à être meilleur, à m'améliorer. Les mecs qui m'ont formé n'étaient pas des journalistes mais des gens qui avaient une vision assez rigoureuse et exigeante de ce que devait être le journalisme rap sur internet.

Le tournant de votre carrière est-il lié à votre passage sur Dailymotion pour animer une émission ?
À ce moment-là, j'ai un travail qui ne me plait pas et je passe beaucoup de temps pour le site, je fais beaucoup d'interviews. Donc quand Dailymotion contacte Nicolas Baltzer, le fondateur de l'Abcdr, lui, m'en parle directement parce qu'il se dit que je suis chaud, que j'ai du temps. Et effectivement, il a eu raison parce que j'ai vraiment vu ça comme une chance et une opportunité, même si je ne me voyais pas quitter mon job, au début.

Vous sentiez déjà que vous aviez une âme d'animateur ?
Je ne sais pas si j'avais une âme d'animateur, mais en tout cas, j'avais envie de le faire. Je n'avais pas peur de le faire, ça ne m'intimidait pas. J'avais envie de jouer à l'animateur. C'était vraiment ça. Et dès qu'on a fait le premier épisode, je me suis senti à l'aise, à ma place. Pourtant, si je le revois, je ne sais pas si je serais très satisfait.

Le devoir de transmission vous mène-t-il dans les projets que vous avez porté jusque-là ?
Oui, de plus en plus même. Il y a beaucoup de jeunes qui me posent des questions sur les réseaux, dans la vraie vie. Et donc, je me rends compte que pour eux, les passeurs, ce sont des youtubeurs, des journalistes ou des rappeurs. Je me rends compte maintenant que je peux avoir ce rôle-là pour certains. Et effectivement, même dans mes formats, j'aime bien quand je fais une interview et que les gens me disent : "T'as parlé de ce film-là, cet album-là avec l'artiste. Je suis allé l'écouter et je suis allé le regarder". C'est intéressant quand les gens captent ça et font cette démarche.

Il y a quelques années, vous évoquiez la quasi absence des rappeurs dans les médias traditionnels. Est-ce encore le cas aujourd'hui ?
Ça n'a pas beaucoup évolué. Quand Aya Nakamura -même si ce n'est pas une rappeuse- va aux NRJ Music Awards, on prononce mal son nom alors que c'est l'une des artistes les plus influentes du moment, quand Vald va chez Ardisson, il est reçu n'importe comment. Où sont les endroits mainstream, aujourd'hui, où on reçoit correctement des rappeurs ? J'ai envie de dire et c'est le comble : chez Cyril Hanouna où au moins, ils peuvent faire de la musique. Après, dans la presse, il y a beaucoup plus de très bons papiers qu'il y en avait à l'époque. Il y a des gens qui maîtrisent et connaissent le rap dans ces médias-là. Mais globalement, c'est encore compliqué. Mais ce n'est pas quelque chose dont je me plains parce qu'aujourd'hui les médias rap et les rappeurs sont très puissants sur les réseaux. Tu peux être disque de platine sans passer par les médias mainstream.

L'examen de conscience des médias ne doit-il pas être plus global, c'est-à-dire englober les médias généralistes qui sont encore condescendants et les médias spécialisés trop complaisants ?
Maintenant que le rap est arrivé à ce statut-là, il faut qu'on puisse aussi, à certains niveaux, se professionnaliser. Nous sommes souvent des médias de passionnés. Donc, à la base, on n'est pas venu là en se disant qu'on allait être journaliste. Ce sont des gens qui aiment ça et qui ont envie de faire des choses, qui ont envie de construire des trucs. Donc ça, c'est cool parce que c'est la passion. Mais effectivement, ça a ses limites parce que parfois, il va y avoir des problèmes déontologiques parce qu'on n'est pas formé. Ça va changer, ça va se professionnaliser davantage parce qu'il y a des gens qui sont journalistes de formation et qui veulent être journalistes rap. Et c'est vrai que parfois, on peut être très complaisant parce qu'on s'est construit un peu contre les médias traditionnels qui traitaient mal le rap. Maintenant, je pense qu'il faut qu'on dépasse ça.

La passion qui vous guidait il y a dix ans est-elle toujours la même aujourd'hui ?
Ce n'est pas la même parce qu'aujourd'hui, c'est mon travail, donc, elle est forcément différente. Mais elle est toujours assez dévorante. C'est toujours ça qui m'excite. Le matin, quand je me lève, j'ai envie de savoir ce qui s'est passé dans le rap, ce qui va sortir, ce que je vais faire. Faire une bonne interview, ça me contente énormément. Mais évidemment, c'est une autre excitation dans le sens où maintenant, je suis un peu de l'autre côté. Et j'espère que le jour où j'aimerais au moins ça, je ferai autre chose. Je me sens vraiment, sincèrement, béni parce que mon métier est vraiment ma passion. Je ne suis pas saoulé du rap.

Mehdi Maïzi sera au festival Les Ardentes à Liège, le vendredi 8 juillet 2022.