Charlotte Adigéry et Bolis Pupul, l'art du contrepied : "Si ce n'est pas un peu décalé, on s'ennuie"

Début mars, Charlotte Adigéry et Bolis Pupul ont sorti leur excellent album "Topical Dancer". Le duo présentera ce disque sur la scène du festival de Dour. Rencontre.

L'après-midi de notre rencontre avec le duo gantois, il pleuvine sur Bruxelles. Charlotte, accompagnée de sa maman et de son bébé Rocco, profite de ces quelques minutes d'entre-deux-interviews pour souffler un peu. La jeune maman doit assumer une belle promo et emmène son bébé de six mois partout. Bolis attend, le regard bienveillant.

S'il existe des duos fusionnels dans la musique, celui qu'ils forment est plutôt excentrique, libre et d'une ouverture d'esprit illimitée. Les deux artistes se sont rencontrés à Gand, dans leur ville d'origine, quand les frères David et Stephen Dewaele (Soulwax) les ont fait travailler ensemble sur la BO du film Belgica. Depuis, ils ne se sont plus quittés. Trois EP ont suivi cette collaboration avant l'arrivée de leur premier album Topical Dancer, un disque électro décalé, irrésistible et singulier, qui mêle ambiances déjantées et humour en se jouant des clichés, des maux de notre société. Ce n'est ni moralisateur ni moqueur. C'est au ssi le fruit d'un mélange des cultures entre les Antilles françaises, la Belgique et Hong Kong.

Avant de devenir un duo, vous travailliez chacun de votre côté. Quelle évolution y a-t-il eu dans votre propre style musical ?

Bolis : Mes premiers groupes étaient plutôt rock, basés sur la formule guitare-basse-batterie. Et après, j'ai eu envie d'aller un peu plus loin dans l'électro. Donc, j'ai fait un groupe avec ma sœur, son mari et un guitariste. On faisait de la pop avec beaucoup d'influences électroniques dedans. Mais je voulais aller encore plus loin. Et c'est là que j'ai commencé mon projet solo. C'est aussi parce que Stephen et David (ndlr : Dewaele), qui avaient lancé le label Deewee, m'ont demandé si j'avais des démos. Quand ils les ont écoutées, ils sont devenus fans et nous avons travaillé là-dessus.

Charlotte : La musique électronique, c'est quelque chose que j'ai découvert et que j'ai appris à apprécier. Avant, à la maison, il y avait beaucoup de soul, de zouk, beaucoup de reggae, de la chanson française. Quand j'étais ado, c'était plutôt du R'N'B, de la pop, beaucoup de hip-hop. Et je me rappelle, quand nous sortions avec des copines, c'était pour danser, nous ne buvions pas d'alcool. Et quand on entrait quelque part, si ce n'était pas du R'N'B, de la soul ou du disco, on sortait. Et surtout, si c'était de la techno. Donc, c'est venu plus tard. Mais je ne me rappelle plus vraiment quand j'ai commencé à aimer ça. Je n'ai jamais été snob, j'ai toujours eu des goûts assez éclectiques et l'esprit ouvert pour tous genres de musique. Je crois que c'est quelque chose que ma mère m'a transmis, de toujours se faire une opinion après avoir vraiment écouté et observé.

Votre rencontre remonte à la réalisation de la BO du film Belgica. Comment le duo éphémère que vous avez formé s'est transformé en véritable projet artistique ?

C : C'est grâce à Stephen et David Dewaele que nous nous sommes rencontrés. Nous ne nous connaissions pas vraiment. Nous avions tous les deux une certaine curiosité... Et donc, nous avons sorti un premier EP, nous nous sommes super bien amusés. Puis un deuxième. Stephen et David organisaient des fêtes du label Deewee, ils invitaient des gens. C'était super chouette. Tous les artistes faisaient un set de DJ et ils nous ont demandé si nous ne voulions pas essayer nos nouveaux morceaux en live. C'est comme ça que tout a commencé.

Qu'aimez-vous l'un chez l'autre ?

C : Il y a beaucoup de choses à aimer chez lui. Je me sens toujours à l'aise, je peux être moi-même, il ne juge pas. Je me sens très libre dans le processus créatif. Il est très patient. C'est quelqu'un avec qui je me sens en sécurité, émotionnellement, musicalement, tout. Quand tu te sens en sécurité, tu oses vraiment explorer tout ce qu'il y a en toi. Et ça, c'est important pour faire de la musique authentique et libre. Oser être enfant, oser être naïf, oser prendre un verre et enregistrer ça sans avoir quelqu'un qui te dit : "Oh, c'est un peu nul à ton idée".

B : J'ai trouvé mon âme sœur artistiquement. Je n'avais jamais imaginé faire de la musique avec quelqu'un. Je me sens créatif avec elle. Elle ouvre des idées dans ma tête, quelque chose qui me défie.

On a l'impression que vous réalisez votre musique et vos clips comme des œuvres de style pop art ou surréaliste. L'art vous inspire-t-il dans votre processus créatif ?

C : Je suis très contente que ça se sente dans ce que nous faisons, que ces références soient visibles parce que c'est que le pop art ou le surréalisme nous inspirent. Quand nous avons fait écouter notre musique au patron de notre label, il disait que nous avions ce surréalisme belge en nous. C'est un grand compliment. Je crois que nous ne nous étions même pas rendu compte de ça. Bolis a étudié l'art, il a ces références. Nous nous entourons aussi de gens qui partagent un peu le même regard que nous portons sur l'art visuel ou la pop.

Le côté décalé, c'est quelque chose que vous avez envie de cultiver ?

C : Oui, parce qu'autrement, si ce n'est pas un peu décalé, on s'ennuie. C'est un truc très important pour nous de jouer, que ce soit absurde, qu'on s'amuse quoi. Et ce côté absurde, ce surréalisme, c'est en nous. Nous partageons un langage musical et visuel. Cet humour, l'autodérision, c'est de l'art. Et même si nous avons un message, finalement, à la fin, le message est toujours : "Mais ne le prenez pas trop au sérieux".

Que signifie le titre de votre album "Topical Dancer" ?

B : C'est un peu le yin et le yang pour nous. C'est un jeu de mots, avec 'Topical', pour penser, et 'dancer' pour être de libre de s'exprimer physiquement. C'est exactement ça que nous essayons de faire sur l'album, trouver une balance entre le fait de parler de sujets un peu lourds mais aussi avoir un peu d'humour là-dessus.

Le but de l'album n'était-il pas de s'arrêter et de décrire le monde avec vos yeux, un peu comme on le fait avec une capsule temporelle ?

C : Exactement. Capturer et décrire notre monde, décrire comment nous, nous le vivons.

Il n'est pas très joyeux le monde que vous décrivez...

B : Nous ne sommes pas pessimistes mais nous voyons des choses dans la société, dans le monde qui nous font un peu mal de temps en temps.

C : L'album est le résultat des conversations que nous avons eues entre nous, des trucs que nous avons vécus comme la discrimination, le sexisme, les traumatismes. Mais nous ne sommes pas amers. Nous en parlons, nous donnons nos critiques, nous posons des questions sans vouloir être moralisateurs et en utilisant l'humour et la musique dansante.

Qu'avez-vous envie de transmettre à travers cet album ?

Peut-être un peu de nuance et de tolérance.

Topical Dancer, de Charlotte Adigéry et Bolis Pupul. En concert au festival de Dour le 13/07/2022.