De Bartok à Orff : les images fortes de Castellucci

À Salzbourg, le metteur en scène italien retrouve l’inspiration.

Nicolas Blanmont, envoyé spécial à Salzbourg
De Bartok à Orff : les images fortes de Castellucci

Romeo Castellucci avait laissé pas mal de spectateurs sur leur faim avec sa version de la symphonie Résurrection de Mahler du festival d'Aix-en-Provence (cf. La Libre du 6 juillet). À Salzbourg, on le retrouve au meilleur de son inspiration avec une double affiche improbable, un de ces spectacles d'exception que seul peut oser un grand festival : Le Château de Barbe-Bleue de Bartok s'y fait prélude au très oublié De Temporum Fine Comoedia (La Comédie de la fin des temps) de Carl Orff. Union de l'eau et du feu ?

Deux œuvres de formes éminemment différentes (un concentré d'opéra avec deux personnages, face à un oratorio qui oppose de grandes masses chorales), des partitions séparées de soixante ans aux esthétiques antithétiques (le face-à-face brûlant de Bartok reste postromantique, là où l'oratorio d'Orff, avec ses prédominances a cappella, ses cris tribaux, ses percussions multiples, est emblématique d'un style expérimental propre aux années 1970), et surtout des mises en scène complètement différentes aussi dans leur conception. Castellucci a beau théoriser quelques ponts hypothétiques entre les deux œuvres, et avoir imaginé une apparition cameo des personnages de l'opéra à la fin de l'oratorio, le lien reste artificiel, à tel point que le festival aurait pu vendre les deux spectacles séparément s'il n'avait été à craindre que le grand public délaisse La Comédie de la fin des temps. Orff n'est définitivement plus écouté aujourd'hui que par ses Carmina Burana, et le bouche-à-oreille aurait révélé ici que le caractère disruptif de sa partition vide partiellement la salle en cours de représentation.

Créateur d’images inspiré

Cependant, l’hétérogénéité de l’affiche n’empêche pas qu’on soit face à deux spectacles de haut vol, où Castellucci se montre à nouveau créateur inspiré d’images. Passé la coquetterie d’un bref prélude ajouté comme il aime à le faire - un nouveau-né qui pleure, une mère qui crie… Est-ce Judith qui aurait vécu le deuil d’un enfant ? -, la confrontation entre un Barbe-Bleue étonnamment calme et humain et une Judith hystérique aux postures freudiennes est des plus intenses. Le début de leur dialogue se fait dans l’obscurité complète, et ce sont des lignes de feux qui, seules, éclaireront ce no man’s land où même les portes ne sont que des abstractions.

C'est plus encore dans la pièce de Orff que le génie de l'Italien se révèle incomparable : qui d'autre que lui pourrait imaginer de telles images et de tels mouvements qui donnent une apparence de sens à une partition le plus souvent incompréhensible pour le public (on y chante, parle et crie en grec ancien et en latin, et parfois un peu en allemand) et rendent accessible une musique qui, en concert, serait probablement insupportable, même si le canon final rend hommage à Bach. La scène des neuf sibylles qui ouvre l'œuvre est la plus fascinante, mais celle des anachorètes est également forte, tout comme le Dies illa, où les choristes habillés de fausse nudité semblent sortis d'un tableau de Jérôme Bosch. Jouant habilement de toutes les possibilités spatiales du Manège des Rochers, Castellucci réussit à créer une théâtralité jusque dans l'usage des balcons de côté et des coulisses.

La réussite du spectacle tient aussi à la direction musicale précise et enthousiaste de Teodor Currentzis. On souligne ici les origines grecques du chef, ce qui tombe bien dans le contexte international - certains avaient demandé qu'il soit remplacé, reprochant à son orchestre musicAeterna d'être financé par certaines entreprises proches de Vladimir Poutine. Fort opportunément (c'était prévu in tempore non suspecto), il dirige cette fois le Gustav Mahler Jugendorchester, qui n'a peut-être pas la splendeur du Philharmonique de Vienne dans Bartok, mais qui a toute la ductilité requise par la pièce d'Orff. Très beau Barbe-Bleue de Mika Kares, Judith intense (mais au vibrato parfois gênant) d'Ausrine Stundyte et belle apparition du comédien Christian Reiner en récitant chez Bartok et en Lucifer chez Orff.

Salzbourg, Felsenreitschule, les 15 et 20 août. Rens. : www.salzburgerfestspiele.at.