Quand le roi de Prusse met en scène un dictateur romain

Redécouverte du "Silla" de Graun, sur un livret du roi-philosophe Frédéric II.

Nicolas Blanmont, envoyé spécial à Innsbruck
Quand le roi de Prusse met en scène un dictateur romain

Roi de Prusse de 1740 à 1786, Frédéric le Grand fut un flûtiste de talent, composant même pour son instrument une centaine de sonates encore jouées aujourd'hui. Mais cet ami de Voltaire écrivit aussi trois livrets qui, avec le concours d'un versificateur italien, allaient nourrir trois opéras de son maître de chapelle Carl Heinrich Graun (1704-1759). Ils ont pour héros des figures historiques que le "roi-philosophe" admirait : l'empereur aztèque Montezuma et les Romains Coriolan et Silla.

De Graun, le Belge René Jacobs avait exhumé et enregistré Cleopatra e Cesare. À Innsbruck, c'est son disciple et successeur Alessandro De Marchi qui propose de découvrir Silla, créé à Berlin en 1753. L'histoire est celle de Lucius Sylla, héros de guerre romain promu au rang de dictateur (terme qui n'avait pas à l'époque la connotation péjorative qu'on lui connaît aujourd'hui, car on le distinguait clairement de celui de "tyran") et renonçant finalement à abuser de ses pouvoirs pour laisser la liberté à son peuple. Et notamment à la belle Ottavia, qu'il aurait voulue comme épouse, mais qui lui en préférait un autre. Frédéric II, théoricien du despotisme éclairé, se reconnaissait dans cette figure qui allait également inspirer au jeune Mozart un de ses premiers grands opéras.

À mi-chemin entre les derniers opéras de Haendel et les premiers de Mozart, la partition de Graun présente une structure traditionnelle alternant récitatifs (secs ou accompagnés) et arias, mais avec déjà des chœurs, plusieurs duos et même un trio de belle qualité dramatique. On trouve une véritable richesse mélodique, même si l’instrumentation plutôt convenue et le systématisme des reprises da capo finissent par laisser un sentiment de répétitivité.

Une distribution de premier plan

De Marchi dirige avec soin et peut s’appuyer sur une distribution de premier plan. Outre la brûlante jeune soprano italienne Eleonora Bellocci en Ottavia, sa consœur et compatriote Roberta Invernizzi, qui campe sa mère, Fulvia, et le ténor turc Mert Süngü en conseiller occulte du dictateur, on retrouve quatre contre-ténors aux voix bien différenciées pour incarner le dictateur et les sénateurs romains : Bejun Mehta (éblouissant Silla), Valer Sabadus (excellent Metello), Hagen Matzeit (le sage Lentulo) et le jeune Vénézuélien Samuel Marino, récemment présenté par Decca comme sopraniste et qui incarne ici le bouillant Postumio, rival amoureux du dictateur.

Dans les jolis décors et costumes de Julia Dietrich, Georg Quander signe une mise en scène assez convenue, avec une direction d’acteurs aux abonnés absents, où les chanteuses frisent plus d’une fois l’histrionisme et où les chœurs se meuvent comme dans un spectacle de patronage. Pas de quoi insuffler à l’œuvre la théâtralité nécessaire pour convaincre. On le regrette…

Encore à Innsbruck (Landestheater) le 9 août. Le Festival de musique ancienne se poursuit jusqu’au 28 août avec plusieurs concerts et deux autres raretés lyriques : "L’Amazzone Corsara" de Carlo Pallavicino, et "Astarto" de Giovanni Bononcini. Rens. : www.altemusik.at.