Adamo, inoxydable

À 78 ans, Adamo est de retour avec un album et une tournée qui passera par le Chili, le Québec, le Japon... et Bruxelles. Pas mal, pour un artistes dont on jugeait la voix "désagréable".

Adamo, inoxydable
©Belga

Fin des années 1950, le monde n'a d'yeux que pour un homme : Elvis Presley, le King, qui fait exploser les postes de radio et impose le rock'n'roll dans les foyers occidentaux. Dans sa chambre de Jemappes, le petit Salvatore fait comme tous les autres gamins du quartier, il attrape un balai, écarte les jambes, et recrée le déhanché scandaleux du premier rockeur blanc de l'histoire, face à un miroir. "Je l'ignorais, à l'époque, mais ma maman me regardait", se remémore-t-il, un sourire aux lèvres, près de 65 ans plus tard. "Elle a envoyé une lettre à mon grand-père pour lui raconter la scène, et peu de temps après, il me faisait livrer une guitare."

"Je crois que cet homme a quelque chose"

Son père a beau avoir envoyé Salvatore chez le curé du village pour lui enseigner les sciences et les mathématiques, l'affaire est déjà entendue : la vie de la famille Adamo se déclinera en musique. Antonino lui-même conseille personnellement le disquaire de Jemappes - M. Donfut - lorsqu'il s'agit d'importer des disques de chanson italienne. Son fils, de son côté, se met discrètement à jouer et chanter pour ses petits camarades de classe. À 16 ans, il tente le tout pour le tout et s'inscrit à la présélection du "Crochet radiophonique" de Radio Luxembourg. "Il y avait des éliminatoires… et j'ai été recalé", s'amuse-t-il. "Fort heureusement, un membre du jury, à qui je suis éternellement reconnaissant, a dit à ses collègues par la suite : 'Je crois que ce jeune homme a quelque chose, on ferait bien de le repêcher.' J'ai fini par être sélectionné, et le soir même, j'ai gagné." C'est le début de la gloire… Ou presque.

En 1963, Adamo sort le désormais classique "Sans toi ma mie", dont absolument personne ne veut à l'époque. "Pour être diffusé sur les ondes de la RTBF, il fallait d'abord se produire devant un jury", se remémore l'intéressé, que ses débuts compliqués amusent beaucoup. "J'y suis allé avec ma guitare pour interpréter mes morceaux, mais on a jugé ma voix 'désagréable' (rires). En toute modestie, j'ai appris par après que Brel et Annie Cordy avaient été refusés aussi, ça m'a rassuré."

"Les mains des femmes", choix trop osé

L'adolescent n'est pas totalement étonné. Il a l'habitude de se faire claquer les portes au nez. "Au patronage, déjà, il y avait un petit concours de chant. J'avais interprété 'Les mains des femmes' quand j'avais 12 ans, mais on m'a disqualifié, parce qu'on a jugé ce choix trop osé (rires)." Quelques années auparavant, il se faisait déjà mettre à la porte de la chorale de la paroisse Saint-Martin de Jemappes, faute de voix suffisamment audible. Mais cette fois, c'en est trop. Adamo lâche l'affaire et se décide à retourner aux études.

À sa grande surprise, son père refuse et trouve l'idée de génie qui change le destin de sa famille : placer les titres de son fiston dans tous les jukebox du pays. "À l'époque, un jukebox c'était comme une petite radio locale", précise Adamo. "À force de les multiplier, on pouvait couvrir une grande surface." Le succès populaire est immédiat et l'impose sur les ondes. "Sans toi ma mie", "Tombe la neige", "Vous permettez Monsieur" et bien d'autres deviennent autant de hits. La carrière d'Adamo est lancée, grâce à son père, qui décède tragiquement et accidentellement trois ans plus tard.

Adamo, inoxydable
©Ennio Cameriere

"Arno m'a redonné une crédibilité"

Soixante ans après ses débuts à Jemappes, Adamo a écoulé plus de 100 millions d’albums et n’a cessé de tourner à travers le monde. Aujourd’hui encore, à pratiquement 79 ans, il vient d’enregistrer, et s’apprête à reprendre la route.

Vous dites avoir toujours cherché l’universalité, quand on voit votre carrière, on se dit que vous y êtes arrivé…

Je l’ai un peu trouvée en chantant systématiquement dans la langue du pays où je me produisais. On s’étonne souvent que je prenne plaisir à chanter en allemand, mais j’y ai trouvé une vraie musicalité. Pareil pour le coréen ou le japonais d’ailleurs, que j’ai toujours pratiqués phonétiquement, en imaginant que je chantais italien grâce aux "a" et aux "o". Je chante en japonais comme je chante en italien.

Vous êtes catalogué depuis toujours "chanteur d’amour". Est-ce parfois agaçant ?

C'est vrai que ça m'a agacé, mais il y a eu une petite mise au point il y a quelques années grâce à Arno, qui m'a redonné une crédibilité en reprenant "Les filles du bord de mer". Vous savez quel est le plus grand compliment qu'on m'ait fait ? Lors d'une émission de télévision française, Arno a interprété le morceau, puis il a demandé à Christophe Dechavanne (animateur de radio et de télévision) : "Vous savez de qui elle est ?". Ce à quoi Dechavanne a répondu : "Bien sûr, elle est de Brel". Ça m'a fait un bien fou, parce que Brel reste mon maître. Nous avions le même manager, on se croisait beaucoup. La dernière fois que je l'ai eu au téléphone, il était aux Marquises. Il a pris le combiné et il m'a dit avec sa voix habituelle : "Ça va le chanteur de charme ?" (rires)

Qu’est-ce qui vous a tant rapproché d’Arno ?

Je ne sais pas. Mais je sais que sa plus grande qualité était son authenticité. Ça fait cliché mais c'est vrai : Arno avait un détecteur de frime. Dès qu'il sentait que quelqu'un frimait, il faisait une pirouette, et l'autre était désarçonné. Quand je l'ai sollicité pour mon album de duos, il y a quelques années, il a choisi la chanson préférée de ses parents - "Amour perdu" - mais, en dernière minute, il m'a dit qu'il l'avait essayée et qu'elle n'allait pas dans sa bouche. C'est devenu un ami, le 14 février dernier, il me téléphonait encore en disant "je t'appelle pour te dire que je t'aime, mon chou à la crème".

Quel regard portez-vous sur le début de votre carrière ?

J’ai l’impression que mon écriture s’est affinée, et je me dis parfois que mes chansons les plus connues ne sont pas les plus réussies. Je suis devenu très sélectif et assez sévère. D’ailleurs, une centaine de chansons que j’avais écrites sont restées inédites. "Tombe la neige", j’en suis fier. Elle est écrite dans une langue un peu désuète mais quand même influencée par Verlaine ou Baudelaire. Il y a ce classicisme, mais quand même ce romantisme, au sens révolutionnaire. Au départ c’était une révolte, le romantisme. On l’oublie un peu, parce que maintenant c’est devenu quelque chose de presque mièvre.

Vous avez récemment entamé les démarches pour obtenir la nationalité belge… En quoi était-ce important ?

J'ai lancé les démarches en 2019, et on vient de me dire que ce serait officiellement bouclé début de l'année prochaine. C'était important pour la reconnaissance. Je garde une pensée italienne pour certaines choses, je suis très réservé comme peuvent l'être les Siciliens, avec une timidité qui me vient de ma mère. Je me rappelle que lorsque mon père revendiquait déjà le droit de voter pour les étrangers, ma mère lui disait "Nino, on t'invite dans une maison, est-ce que tu vas commencer à changer les meubles de place ? Attends ton tour" (rires). Mais ma culture est belge, ma nature est belge. Je suis belge.

Même à 78 ans, on reste le petit garçon qui jouait avec un balai dans sa chambre ?

Absolument, il est encore totalement en moi, le petit garçon que j’étais. Ferrat a écrit une chanson magnifique, sur le sujet, "Nul ne guérit de son enfance". C’est une vérité profonde. Il a raison, on ne guérit pas, on finit par les aimer ses faiblesses.

Le Chili, le Québec, le Japon... et Bruxelles

Pour la première fois de sa carrière, Adamo s’offre un album de reprises, qui sortira début de l’année prochaine. Avant cela, il sera en tournée au Chili, au Québec, au Japon, et s’arrêtera d’abord au Cirque royal de Bruxelles, ce mercredi 14 septembre, pour un concert caritatif organisé par les Rotary clubs afin de financer la rénovation d’un centre pour enfants polyhandicapés à Bruxelles (CREB).

Comment est né ce concert au Cirque royal ?

J’ai été contacté par le Rotary et j’ai immédiatement accepté. Quand je peux ajouter l’utile à l’agréable, je le fais. Lorsque l’Unicef m’a demandé de devenir son ambassadeur en 1993, j’ai eu le sentiment, comme le dit Julien Clerc, de chanter plus utile. C’était rassurant pour ma conscience. Alors, si mon chant peut servir à récolter des fonds pour rénover un centre d’accueil pour enfants polyhandicapés, je le fais avec plaisir. Le centre existe, mais actuellement, les jeunes de plus de 16 ans ne sont plus admis. La rénovation devrait permettre de les accueillir.

La tournée qui suit passe par le Japon, le Québec, et le Chili, où en 1967, vos fans ont littéralement porté votre voiture…

Oui, c’est vrai. Il y a des choses comme ça, tellement folles, que je me demande si je ne les ai pas rêvées. C’était grisant et effrayant. Ils ont porté la voiture à bout de bras du pied de l’avion jusqu’au bâtiment de l’aéroport. L’affection et la passion s’expriment autrement dans ces pays-là qu’en Belgique. Mais j’ai toujours trouvé refuge ici. Quand je suis parti, ça a fini par me manquer, je suis revenu.

Que proposez-vous sur l’album annoncé pour début 2023 ?

J’ai adapté une quarantaine de chansons anglo-saxonnes, on en a retenu seize, des reprises de Dylan, Paul Simon, Neil Young. J’ai toujours écrit ce que j’ai chanté, et, cette fois, je voulais simplement me faire plaisir. J’ai invité plusieurs amis, comme Gaëtan Roussel, Jane Birkin, Daniel Auteuil, Stéphane Eicher, qui réalise l’album. C’est rassurant. J’ai pu voir que j’appartenais à la famille artistique à laquelle je croyais appartenir. C’est une confirmation qui m’a fait beaucoup de bien.