Au nord du Québec, la musique rivalise avec les mines

Le Festival des musiques émergentes (FME) attire chaque année des milliers de spectateurs à Rouyn-Noranda. Cela permet notamment à cette ville minière d’éviter un exode rural massif des plus jeunes, et de faire venir des délégations culturelles internationales au fin fond du Québec, dans une ambiance festive surréaliste.

Au nord du Québec, la musique rivalise avec les mines
©Leduc

Nous faisons 45 minutes de pause pour déjeuner", lance joyeusement le chauffeur du bus, parti quatre heures plus tôt de Montréal. "Vous avez le choix entre le restaurant McDonald's et le restaurant Valentine." Deux fast-foods : le roi de la chicken nugget et le roi de la poutine, soit le subtil mélange de frites molles, sauce brune et bouts de fromage, vigoureusement déconseillé aux ennemis du cholestérol.

Avant et après ladite pause, la très longue route menant vers le nord-ouest du Québec serpente durant des heures entre les lacs, les sapins et les plaines. Une maison fait de temps à autre son apparition, avec, toujours ou presque, le même profil : structure de plain-pied, façade en bois cachée derrière un énorme pick-up, et grange deux fois plus grande où sont rangés les quads et motoneiges.

Pionniers et chercheurs d’or

Bienvenue dans le Canada rural, sauvage, éloigné de tout. Le Canada de Rouyn-Noranda, ville de pionniers venus chercher fortune dans les sous-sols au XXe siècle, dont les descendants vivent encore et toujours au rythme de la mine.

"Tout ce que vous voyez ici a été fait par quelqu'un qu'on connaît", explique Sandy Boutin, né et éduqué dans le coin, avant de filer plus au sud pour y mener une carrière politique. "Il y a cent ans à peine, il n'y avait rien, pas une route, pas une maison, rien. Nos grands-parents font partie de la première génération à être née ici, et ils ont tout bâti."

L’entièreté de la ville s’est construite autour d’un pilier : la fonderie de minerais, visible depuis le moindre pâté de maison. Les allées sont immenses, les rues bien symétriques, et les foyers jouxtent tantôt des restaurants de viande, tantôt des barbiers, au nombre curieusement élevé.

À Rouyn-Noranda, quand on veut se détendre, on prend son char - terme québécois pour désigner un véhicule, qui prend tout son sens quand on voit la taille des véhicules en question - et on va chasser, pêcher, spotter un ours ou dépecer un orignal dans les superbes forêts des environs. Plongé dans ce décor de cinéma, on se dit que la vie culturelle doit se limiter à peau de chagrin, qu'un vieux centre culturel décrépit alterne entre les séances de tir à l'arbalète, l'élection de Miss et Mister Noranda et le championnat provincial des mangeurs de hot-dogs. On se trompe, et royalement.

Rouyn-Noranda, 40 000 habitants en incluant la périphérie, abrite plusieurs musées, un théâtre, un centre d'art contemporain, un cinéma et trois salles de spectacles parfaitement équipées pour les concerts qui y sont programmés toute l'année. "C'est une ville jeune, alors c'est une ville où tout est encore possible", estime Sandy Boutin.

En 2002, avec ses complices Jenny Thibault et Karin Bertrand, Sandy s'est lancé dans une initiative inattendue : créer un festival de musique local. "On voulait juste faire venir les bands qu'on aimait", s'amuse Jenny Thibault. "On en avait marre de devoir aller à Montréal ou Toronto pour voir des shows. Alors on s'est lancés, avec 60 000 piasses (60 000 dollars canadiens, NdlR)." "Au début, il y avait beaucoup de concerts de metal", embraie Sandy Boutin. "Mais le festival a évolué vers le rock indie, la pop, et maintenant, l'électronique et le hip-hop."

35 000 personnes en quatre jours

Vingt ans après sa création, le Festival des musiques émergentes (FME) accueille chaque année près de 35 000 personnes sur quatre jours dans une dizaine de salles, bars, scènes, et coins de rue. "Quatre-vingts pour cent des groupes sont Québécois", souligne Jenny Thibault. "Pour eux, c'est devenu un passage obligé." Mais on retrouve également des Américains, des Français et des Belges, comme les Bruxellois d'Avalanche Kaito invités pour cette édition 2022.

Ce soir de septembre, les allées sont bondées. Les jeunes se ruent devant la grande scène, la guinguette de bord de lac, le théâtre du Vieux Noranda ou le Cabaret de la dernière chance, pour voir la centaine d’artistes programmés. Vingtième anniversaire oblige, de belles pointures locales (Lisa Leblanc, Hubert Lenoir, Loud) côtoient de futures stars québécoises (Les Louanges, Pelada, Lou-Adriane Cassidy) et quelques beaux noms internationaux (Animal Collective).

Le public est multigénérationnel, s'abreuve généreusement des grandes bières issues des microbrasseries locales et fume de l'herbe, en vente légale dans tout le pays. "Ici, le côté festif prend tout son sens", insiste Jenny Thibault en souriant. "T'es dans une petite ville, tout le monde se côtoie, et les étrangers sont captifs des lieux. Ce n'est pas comme dans une métropole où tu peux te fondre dans la masse ou aller voir ailleurs."

Souvent fier de sa capacité à ingurgiter une quantité inquiétante de bière, le Belge s'est trouvé un fameux concurrent. "C'est vrai qu'entre les Belges et les Québécois, il y a un beau match à ce niveau-là", s'amusent les fondateurs du festival. "On dit souvent qu'on se ressemble." "Je me souviens", le slogan officiel du Québec, a beau figurer sur toutes les plaques d'immatriculation, pas certain que l'assistance se souvienne systématiquement de sa soirée de la veille.

Au-delà de la fête, le public est présent, concentré. Les hordes de locaux venus des quatre coins de "La Belle Province" côtoient d'imposantes délégations internationales comprenant artistes, agents, promoteurs de concerts, journalistes ou bookers, essentiellement venus de France, Suisse et Belgique. "Ça s'est fait progressivement", lâche la fine équipe en chœur. "Le mot s'est passé en Europe. Depuis une dizaine d'années, on aide au développement de beaucoup d'artistes québécois chez vous."

Zéro policier supplémentaire

L'ambiance, elle, reste incroyablement bon enfant. "Une année, j'ai demandé au lieutenant de police combien d'effectifs supplémentaires il mobilisait durant le festival", se remémore Sandy Boutin. "'Ben zéro' m'a-t-il répondu. 'C'est une patrouille normale. Votre public est habitué à vivre en communauté.' "Les mines paient vraiment bien leurs employés", ajoute Sandy Boutin. "Mais à quoi ça sert de faire de l'argent si tu ne peux pas le dépenser ? Tout le monde n'est pas forcément amateur de pêche, chasse, quad et motoneige. Il y en a qui ont besoin d'autre chose pour se nourrir. Cette offre culturelle permet clairement de garder une partie de la population et une certaine vitalité." Désormais, les jeunes restent ou reviennent après un passage à Montréal ou Québec ville. Et quand Sandy, Jenny et Karin montent sur la scène principale, en ce dernier soir du festival, ils sont littéralement acclamés par la foule. Signe que beaucoup, ici, leur sont reconnaissants.

Au nord du Québec, la musique rivalise avec les mines
©Louis Jalbert

L'usine, indispensable et polluante

L’arrivée à Rouyn-Noranda n’est pas immédiatement festive. Quelques minutes avant de rejoindre la rue principale, le bus passe tranquillement devant le centre d’épuration d’eau de la ville, qui jouxte… le bâtiment du service oncologique de l’hôpital local. Ambiance. Surtout quand on sait que la fonderie locale est le principal émetteur québécois d’arsenic, de nickel et de cadmium, selon les chiffres publiés par Radio Canada.

Le taux moyen d'arsenic dans l'air à Rouyn est même près de trente fois supérieur à la norme en vigueur, en raison d'une exception accordée par les autorités à l'usine. Depuis plusieurs mois, les habitants demandent que cette exception soit revue. Des posters ornent les murs, des dessins d'enfants se demandant "pourquoi le lac est pollué", et Glencore - qui exploite la fonderie et les mines - est accessoirement l'un des gros sponsors du festival. "Les organisateurs du FME ont travaillé tellement fort pour rendre la ville attrayante", commente l'ancien journaliste de Radio Canada Olivier Robillard Laveaux, désormais animateur sur Ici Musique. "Ce qui se passe maintenant avec l'arsenic, ça bousille des décennies de travail, alors qu'ils ont vraiment réussi à faire quelque chose d'important."

Le festival fait des petits

"C'est dans les nouvelles depuis deux mois", commente Sandy Boutin, habitué à la question. "Clairement, le défi de la nouvelle génération, c'est le développement durable, et bien plus. Parce que l'usine est utilisée pour fondre et recycler les éléments de nos portables et nos appareils électroménagers. La société en a encore besoin, mais il faut la rendre la moins polluante possible."

"Tu sais, il faut être réaliste", ajoute Jenny Thibault. "On a besoin de partenaires privés pour financer le festival, sinon on n'y arrive pas. Et il faut se remettre dans le contexte : on est en Abitibi-Témiscamingue, c'est une région minière, l'industrie fait partie de l'écosystème. C'est assez facile à critiquer quand tu viens de Montréal, mais la réalité, c'est que moi, mon cousin, il travaille à la mine. Alors on essaye d'avancer avec ça, et on essaie d'avancer avec notre festival." Un festival qui fait des émules. Selon le journaliste Olivier Robillard Laveaux, "le FME fait des petits, un paquet de festivals sont nés dans d'autres petites villes, parce que des gens sont venus ici et se sont dit 'je veux faire la même chose chez moi'".