L’air de rien, Vardam Hovanissian et Emre Gultekin en disent ensemble les vertus.

Adana, c’est une ville de Turquie qui a subi de plein fouet la tragédie du génocide arménien il y a un siècle. "Adana", c’est aussi le titre du premier disque en commun de Vardam Hovanissian et Emre Gultekin, paru au printemps dernier mais un peu occulté par les évocations du centenaire du génocide. La réunion de deux musiciens qui sont également des figures connues de leur communauté. L’un, Arménien, maître réputé du doudouk - instrument à vent à anche double dont le chant dit si bien la mélancolie - et l’autre, natif de La Louvière mais formé aux subtilités du saz turc - instrument à cordes pincées - auprès de son père, le musicien et poète Luftu Gultekin.

Turc, tout simplement, Gultekin ? Quand on lui pose la question de son identité, le musicien réfléchit longtemps. "Je me définis parfois comme un extraterrestre. Mes origines turques sont multiples : dans la génération de mes grands-parents, il y a des Turcs, des Kurdes, des Arméniens… Cela fait beaucoup d’identités ! Et puis je suis né en Belgique !"

Supervisés par Muziekpublique

S’il signe maintenant son premier disque avec Hovanissian, Gultekin le côtoie de longue date : "Nous nous connaissons depuis près de quinze ans, mais nous avions jusqu’ici travaillé sur des projets parallèles et pas vraiment ensemble. C’est Muziekpublique qui a été le catalyseur de cette rencontre. S’ils ne nous avaient pas poussés, cela n’aurait pas fait tilt." L’ASBL Muziekpublique, qui gère notamment le Molière à la Porte de Namur et y organise nombre de concerts, a initié et supervisé cet enregistrement dont le résultat s’impose avec évidence : quatorze compositions originales ou arrangements de morceaux traditionnels, la plupart instrumentaux mais parfois chantés (par Emre), une contrebasse et des percussions venant çà et là épauler les deux compères.

Si certains morceaux procèdent de la musique pure, sans sous-texte, d’autres évoquent des lieux emblématiques (Adana, la plage titre, Getashen, village du Nagorny Karabagh qui s’était révolté contre les troupes russes et azéries, ou encore Mamili, ancien nom de la ville de Tunceli où est né le père d’Emre) ou des gens : "Madenciler" est un hommage aux mineurs turcs venus travailler dans notre Europe de l’Ouest, et "Hrant Dink" est écrit à la mémoire d’une grande figure de la paix ; Hrant Dink, journaliste turc d’origine arménienne, qui paya en 2007 de sa vie ses écrits en faveur de la cause arménienne et de la réconciliation entre les peuples turc et arménien. Un homme dont Gultekin avait suivi, avec son père, le "message original, engagé et osé".

Disque engagé, "Adana" l’est donc forcément aussi, même si on peut se contenter d’y trouver un profond plaisir musical : "Il n’y a rien qui ne soit pas politique mais, de notre part, il n’y a pas comme telle de volonté politique. Notre approche est avant tout musicale et artistique, mais la musique n’est pas juste l’association robotique de deux instruments : il y a aussi et surtout un côté humain, une amitié et un respect qui font que l’alchimie prend ou ne prend pas."

En turc et en arménien

Les auditeurs francophones ne s’en rendront sans doute pas compte, mais les quelques textes chantés le sont alternativement en turc et en arménien. "Cela peut vous paraître semblable, mais c’est dû aux phrases mélodiques : car les deux langues, elles, sont de familles différentes." Une telle réunion des deux langues est sans doute déjà inacceptable pour certains : on sent le musicien des plus prudents quand on le questionne à cet égard, mais on comprend entre les lignes que tous, dans la communauté turque belge ou internationale, n’ont pas forcément goûté au message de paix que le disque véhicule. Et quand on l’interroge sur l’évolution de la situation en Turquie en évoquant la nouvelle offensive contre les Kurdes, il confesse son peu d’optimisme : "La Turquie est un drôle de pays. On peut mettre très facilement le feu à la poudrière…"


--> 1 CD Muziekpublique; en concert au Festival d’art de Huy le 23/8, www.huyartfestival.be. Egalement le 28 septembre à Bruxelles (La Tentation) dans le cadre de la Journée de l’immigration, le 8/10 à la Cité Miroir à Liège. D’autres dates encore : www.muziekpublique.be