Le Mali doit, à bien des égards, sa notoriété à un homme : Ali Farka Touré, mari de trois, père de dix, grand-père d’on ne sait pas très bien, et maître absolu de la scène blues du nord du pays. Dans la région de Tombouctou, au beau milieu d’une zone de conflit mêlant rebelles touaregs, islamistes, trafiquants et forces armées depuis des décennies, il a donné naissance à un mouvement, une tradition musicale transmise de génération en génération, alliant racines africaines et influences venues d’Orient comme d’Occident. Son blues, comme le Sahel, est dénué de frontières, et le résultat de cette richissime fusion est défendu depuis sa mort par l’un de ses neveux.

"Je suis affilié à Ali Farka Touré", reconnaît volontiers Afel Bocoum, 65 ans, confiné dans sa maison de Bamako. "Je suis son produit, son héritage." Chanteur, guitariste, lui-même fils de violoniste, Afel a tout appris de l’oncle qu’il suit sur la route depuis 1968. Plus de quinze ans après la disparition de son aîné, il s’apprête désormais à sortir un quatrième album avec son propre groupe et l’aide de quelques prestigieux invités, dont le regretté Tony Allen aux percussions et Damon Albarn (Blur, Gorillaz) à la production.

"Notre public a toujours été international, s’amuse le chanteur. Au Mali, nous faisons partie de la tradition, mais la jeunesse, eh bien… elle a tendance à basculer dans le rap. Ces gens dont je n’ai même pas entendu parler remplissent des stades d’un coup. Si Ali était encore là, le blues pourrait peut-être encore en faire de même, mais je n’en suis pas certain." Vecteur de ce blues, Afel se produit dans les salles de concert de l’Alliance française et certains hôtels de la capitale. L’étranger lui offre davantage de possibilités, mais à l’heure de planifier une nouvelle tournée, le Covid s’est invité. Il faut désormais improviser. "

La musique est présente partout, au Mali, mais la situation des musiciens professionnels a toujours été compliquée et ce virus, ça nous a mis à genoux. On nous a mis en quarantaine. Comme j’étais déjà malade, je l’ai respectée. Puis les gens ont recommencé à travailler, ceux qui sont dans le manuel et l’informel n’avaient pas le choix, ils n’ont rien d’autre à côté. Les musiciens aussi se sont remis à jouer, dans les bars, les restaurants, les hôtels… Ce n’est pas ma spécialité, mais si je dois le faire, j’irai, et je prendrai mes musiciens parce qu’ils en ont besoin de jouer, on en a tous besoin."

Plongé dans une contestation populaire due à l’incapacité des autorités de reprendre le contrôle d’une partie du pays et offrir à la population des perspectives économiques, le Mali est un pays sensible, déstabilisé, englué dans une situation qui semble le dépasser. Afel Boucoum offre tout l’inverse : un album centré sur l’amour, la tolérance et la célébration de la diversité. Le bluesman y élargit sa palette, s’essaie au reggae et s’offre même les services du tromboniste de Bob Marley sur plusieurs titres de ce Lindé très réussi et annoncé pour septembre.

Selon ses dires, l’homme aurait même tenté un coup de rap "si c’est ce que la jeunesse demande", sans renier l’exceptionnel patrimoine musical de sa région auquel il ajoute, par ailleurs, une heureuse dose de cuivres. Comme son oncle avant lui, le sexagénaire forme les jeunes justement (quelques-uns des excellents musiciens du groupe Songhoy Blues sont passés par là), et comme Ali - dont l’influence est décidément omniprésente - il aimerait retourner à la terre. "Je suis formé à l’agriculture, dit-il. La musique c’est ma vie, mais je n’en vis pas. J’aimerais me lancer dans la production pour participer au développement de mon cercle, mon village. Si ce virus nous a bien montré une chose, c’est que personne ne pouvait faire quoi que ce soit tout seul. Sans solidarité, on meurt, c’est fini."