Il faut parfois se résoudre à laisser les vieilles légendes tirer leur révérence. Le 20 septembre 2016 au Wells Fargo Center de Philadelphie (Etats-Unis), l'ultime coup de canon qui vient clôturer "For Those About The Rock (We Salute You)" ressemble fort au dernier râle d'ACDC. Lorsqu'il quitte la scène, mettant ainsi un terme à l'interminable "Rock Or Bust Tour" étalé sur plus de deux ans, Angus Young est le seul et unique membre restant de la formation originale. Son frère Malcolm, boussole et guitariste rythmique du groupe depuis sa création en 1973, n'a pas pris part à la tournée. Il souffre de démence depuis l'attaque cérébrale qui l'a frappé en 2013. Phil Rudd n'a pas fait le déplacement non plus. Entre les cures et les cuites qui précèdent, le batteur original des joyeux Australiens va plutôt bien, mais il est accusé d'avoir commandité un meurtre, et reste donc assigné à domicile, chez lui, en Nouvelle-Zélande.


Recrutés sur le tard, mais adoubés depuis lors, Brian Johnson (chant) et Cliff Williams (basse) sont descendus du train de l'enfer, eux aussi. Le premier a filé à l'hôpital en cours de tournée pour essayer de régler de graves problèmes de surdité. Le second, épuisé, a tout simplement annoncé qu'il quittait le groupe une fois l'ultime concert donné. Et nous ne reviendrons même pas sur le recrutement d'Axl Rose (Guns & Roses) pour assurer les vocalises sur les 23 dernières dates américaines et européennes de la tournée, transformées pour l'occasion en triste karaoké.

On n'arrête pas Angus Young

Cette fois, la messe semble dite, ACDC ferait mieux de mettre un terme à ses activités avant de se transformer en "Tribute Band" de lui-même. Enterrer la légende reviendrait toutefois à omettre un détail essentiel : rien ni personne n'arrêtera jamais Angus Young. À peine de retour dans son ranch australien, l'immense guitariste logé dans un petit corps d'homme replonge dans les idées et inédits qu'il a enregistrés avec Malcolm dans la foulée de la sortie de Black Ice, en 2008. Depuis la mort de Bon Scott en 1980, ces deux-là composent pratiquement tout à deux. Ils ont amassé des plans de riffs par dizaines. Lorsque Malcolm décède, en 2017, Angus suspend ses recherches, mais retrouve pour la première fois les autres membres du groupe depuis des années pour les funérailles.


C'est le premier contact. Phil Rudd a finalement été acquitté, Brian Johnson a retrouvé une partie de son audition et échappé à la surdité avec l'aide de la technologie moderne, et Cliff Williams semble moins catégorique que par le passé. Quelques mois plus tard, voilà qu'on aperçoit les sexagénaires au grand complet dans les environs de Vancouver, où le producteur des deux derniers albums du groupe a ses studios. La rumeur est lancée, puis confirmée : ACDC est de retour. Power Up est intégralement enregistré en août 2018, et sort dans les bacs du monde entier deux ans plus tard.

Rien d'incroyable, rien de décevant

Autant aller d'emblée à l'essentiel : on ne s'attendait pas à découvrir un chef-d'œuvre. Cohérent, fidèle à lui-même et à l'aise avec son passé, ACDC n'a absolument plus l'intention de se réinventer. Le dernier album majeur du groupe remonte à 1980 et le grandiose Back In Black. Stiff Upper Lip les montrait plutôt inspirés lors du passage à l'an 2000, mais ni Black Ice (2008) ni Rock Or Bust (2014) ne resteront dans les annales. Tous deux constituent surtout d'agréables prétextes pour retrouver Angus et compagnie sur scène, où le groupe demeure encore et toujours irrésistible.


Power Up (**), 17e livraison d'Angus en près de cinquante ans de carrière s'inscrit totalement dans cette lignée. La recette est la même, les vieux filons plus visibles que jamais, et la madeleine intacte. Aucune des douze pistes qui s'étalent de "Realize" à "Code Red" n'est fantastique, mais toutes donnent envie de secouer la tête, taper du pied, et filer dans un bar crasseux. "Realize" et "Rejection" plongent instantanément dans cet univers gras, machiste et houblonné qui attire tant les bikers. 

"Shot in The Dark", single en titre, fait son office sans transcender le genre, et "Through The Mists of Time" est un curieux rock'n'pop désuet labellisé "années 90". Une fois n'est pas coutume, le plus intéressant arrive après : "Kick You When You're Down" change légèrement de riff et de registre pile au moment où on commençait à s'ennuyer. "Witch's Spell" et "Wild Reputation" rappellent aux bons souvenirs de Stiff Upper Lip, et la suite se boit d'une traite, comme un alcool de qualité qui commence à se réchauffer. ACDC n'est plus grand, ACDC est lui-même, et pour de nombreux fans, ça suffit largement.

© D.R.