Le rappeur moderne s’exhibe volontiers dans une voiture de luxe, un jacuzzi ou un penthouse de Miami, moins régulièrement dans une banlieue déprimante du nord de l’Ukraine. Avec ses 6 000 âmes et autant de blocs de béton grisâtres, Baryshivka coche toutes les cases du lieu anti-sexy que les stars des réseaux sociaux ne se battent pas vraiment pour immortaliser. Elle incarne même à la perfection l’idée stéréotypée que l’on se fait encore du pays voisin de la Russie et son passé communiste. C’est pourtant ici, une bonne centaine de kilomètres à l’Est de Kiev, qu’une gamine de douze ans a, un jour, une révélation.

Début 2000, Alyona Savranenko écrit des poèmes, des chansons pour enfants, mais la jeune fille tombe par hasard sur un morceau du rappeur américain Eminem. “J’étais captivée par son flow, et j’ai réalisé que je pouvais écrire des textes plus longs, parler de ma vie à l’école, mes problèmes d’adolescente, blablabla” nous raconte-t-elle, hilare, depuis Kiev où elle est installée depuis quelques années. “Il m’a fallu dix ans pour trouver mon style, mon rythme, ma voix. Toute seule évidemment, puisqu’il n’y avait pas vraiment d’école de rap dans le quartier”.

Brune, dodue, à l’exact opposé de l’autre cliché ridicule qui assimile souvent les femmes de l’Est à de grandes blondes filiformes, Alyona s’adresse d’abord aux garçons. “Les rappeurs” précise-t-elle. “Je voulais qu’ils m’apprécient, me respectent, et ils l’ont fait”. Avec son débit supersonique, son ukrainien guttural et son charisme assumé, elle s’impose dans le milieu. “Je me suis ensuite mise à écrire des textes pour les gens qui n’y étaient pas, dans le milieu : les femmes, les femmes rabrouées, harcelées, méprisées, pour leur physique et tout le reste.” 

Difficile de vivre et défendre sa condition féminine dans le pays ? “Il y a encore cinq ans, oui. Mais les choses changent. Avec la révolution (de Maïdan, en 2014, NdlR), puis la guerre contre la Russie, les hommes sont partis au combat, les femmes se sont imposées. Leur opinion sociale et politique a commencé à être respectée. L’Ukraine a fait évoluer son état d’esprit, sa vision. Aujourd’hui, on peut changer le pays, on peut changer le monde.”

La nouvelle figure de proue de Baryshivka ne renonce pas tout de suite à ses premiers amours et enseigne un temps à l’école maternelle de la ville, mais son premier clip fait un carton, et effraie rapidement quelques parents d’enfants. Alyona y affiche volontiers ses rondeurs, fait un joli doigt d’honneur aux clichés précités, et débarque à Kiev où elle devient “Alyona Alyona”. “Rapper en anglais serait plus simple” précise-t-elle. “L’ukrainien a beaucoup de “Prrrrrrr” et de “schhhhhh”, mais j’aime mon pays, j’aime ma langue, et de toute façon je réfléchis en ukrainien (rires)”.

C’est sa force, sa marque, son originalité. Puska, son premier album sorti en 2019, allie rythmique moderne et inspiration musicale traditionnelle. Tout est y puissant, fluide, mais tout ne peut pas y être dit pour autant. “Disons qu’il vaut mieux éviter d’utiliser certains termes, si vous ne voulez pas vous compliquer la vie” tourne subtilement la rappeuse de 29 ans. “Avec la guerre, les gens sont en colère. Un seul mot peut les énerver. C’est pour ça que je ne parle pas de politique, mais de société”.


Moins d’un an plus tard, Alyona Alyona marche sur l’Europe, s’offre 18 dates sur le continent et file en Indonésie pour y écrire quinze nouveaux titres. Mais la suite est tristement connue : coronavirus, confinement, suspension de la musique live pour une durée indéterminée. “J’étais sur le point de me lancer dans deux tournées” déplore-t-elle, toujours hilare. “Une à travers Ukraine, puis une en Europe. Mais il n’y a plus rien… Donc je fais des pubs à la télévision. Mais pas pour des crasses comme les cigarettes ou l’alcool, hein, j’ai des valeurs.” 

A-t-elle tenté de passer un petit coup fil à Eminem ? “Non, j’ai trop peur (rires). Je ne suis pas encore assez connue.” Elle devrait, l’élève est désormais plus inspirée que le maître.