Si le guichet n'affichait pas encore complet jeudi au coup d'envoi des hostilités, il y avait foule dans la cité liégeoise pour l'ouverture des Ardentes dixième du nom. Avec une édition et surtout une première journée très très hip hop, qui balayait des rimes de Belgique aux Etats-Unis. Dans l'après-midi, c'est une Smala volontaire qui chauffaient les planches à la régulière pour les vétérans Starflam qui arrivaient derrière. Les plus jeunes, devant une foule encore disparate mais séduite, ont insufflé de bonnes vibrations dans les allées du Parc Astrid, menés de la tête et des épaules par Seyté et Rizla – les deux véritables talents de la bande – et armés de leur petit deuxième sorti début avril, "Un cri dans le silence". Un disque bien ficelé et de l'énergie à revendre pour un combo bruxellois qui peu à peu s'impose comme les 1995 du plat pays, sans l'excès de gomina ni les cris de groupies. Leurs aînés Starflam, qui avaient littéralement mis le feu à Couleur Café le week-end dernier, en ont remis une couche à Liège, l'une des deux patries d'origine de la légende rap noire-jaune-rouge. Mais les Malfrats étaient, cette fois, un chouilla moins en forme que dans la capitale.

Parenthèse pop

C'est donc plutôt à l'ombre du bunker bétonné HF6 que nous trouvions refuge, aux bons soins de la paire franco-finlandaise The DØ. Récemment auréolé d'une Victoire de la Musique saugrenue (car décernée dans la catégorie «Rock») mais méritée (pour leur carrière exponentielle), le duo pop poursuit son ascension amorcée par un troisième album – le bien nommé "Shake Shook Shaken" – audacieux et malin quasiment 100% synthétique. Sur scène, dans une combinaison moulante dessous et volante dessus, la jolie Olivia Merilahti ondule comme un sortilège, ingénue et sensuelle. Sa voix, cause d'un récent forfait aux Nuits Bota pour lequel elle s'empresse de s'excuser, va mieux, plus maîtrisée et cristalline que jamais. Les pieds du cerveau du tandem, Dan Levy, semblent eux ne plus toucher le sol depuis les récents honneurs dont fait l'objet le groupe. Dans un bomber marqué du nom du groupe en lettres dorées (qui lui donne l'allure d'un personnage de film de Quentin Dupieux), ce dernier booste le son et signe une concert électronique plus musclé que d'accoutumée.

A l'horizon, la soirée se profilait tout doucement. Sous un soleil clément et descendant, les festivaliers attendaient l'arrivée du messie Kendrick Lamar, grosse tête d'affiche de ce cru 2015, dont on espérait qu'il mette enfin le feu en bord de Meuse. Fort d'un troisième album en forme de consécration, le kid de Compton était la cador américain du jour jeudi. Plus tôt dans l'après midi, ses compatriotes Flatbush Zombies, pourtant très efficaces sur disque, étaient un peu passés en force, livrant une prestation par trop criarde et agressive. Heureusement, les benjamins et frangins à l'avatar imprononçable, Rae Sremmurd, transformaient plus tard les Ardentes en club hip hop d'Atlanta et redoraient du même coup le blason de la bannière étoilée. Pour Kendrick, la voie était pavée...

Et le miracle fût

Il est l'homme de l'année hip hop, sur ce point tous semblent s'accorder. Même pas encore trentenaire, Kendrick Lamar a su en trois plaques et autant de mixtapes s'imposer comme le nouveau patron du rap-jeu. Pourtant nous avions quelques craintes... Certes plus consistant que l'album précédent, son tant loué "To Pimp a Butterfly" n'en est pas moins dépourvu de vrai rythme et des tubes imparables (si ce n'est "King Kunta"). Le Californien s'y amuse sur des rythmes funk, soul, G-funk, free-jazz mais y délaisse aussi souvent ses envies de rappeur. Qu'importe, ce sera donc avec les pépites de "Good Kid, M.A.A.D. City" qu'il entamera le show. Dégainant le génial "Money Trees" d'emblée, avant un "Backseat Freestyle" bondissant, l'inévitable "Bitch, Don't kill my Vibe" repris de volée par une foule enthousiaste, "Poetic Justice" sans Drake, les profondeurs obscures de "Swimming Pools", l'hymne west coast "M.A.A.D. City" et le douceureux "The Recipe" signé de la patte de son mentor Dr.Dre. Précision, énergie, sens du rythme, technique irréprochable et géniale musicalité. Le ton est donné.

Nous avions pu applaudir Kendrick Lamar avec ou sans big band de par le passé (au Pukkel, à l'AB), préférant de loin la seconde formule plus axée sur les rimes. Mais lorsque notre hôte décide enfin d'aborder "To Pimp a Butterfly" (à une demi-heure de la fin du set), la présence de musiciens à ses côtés prend enfin tout son sens. C'est donc dans le fracas des grattes, des timbales et de la batterie que se conclut cette énorme prestation. Certainement l'un des meilleurs concerts auxquels on ait assisté cette année. Sans doute le meilleur concert de hip hop que les Ardentes aient organisé.


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