Si, samedi à Liège, le menu déroulé était sans doute le plus éclectique depuis notre arrivée, c'est néanmoins une fois de plus avec du hip hop que nous entamions la journée. Alors que le soleil brillait au dehors comme il ne l'avait encore jamais fait, c'est à l'ombre du HF6 que la Scred Connexion dégoupillait l'après-midi. Un véritable mythe du rap hexagonal qui connut ses heures de gloire à la fin des années nonante et signa quelques punchlines fleuries devenues légendaires comme ce "Mais qui je suis ? Où je suis ? Pourquoi je cuis comme un mechoui ?". Aujourd'hui, Koma, Haroun, Mokless et Morad évoluent sans Fabe l'impertinent, qui raccrochait le micro en 2000. Et force et de constater que les rengaines du quatuor ont pris un peu de plomb dans l'aile. La Connexion fuit toujours la tendance et s'efforce de rester dans la bonne direction. Mais elle a malgré tout été larguée par le peloton 

Bruxelles arrive...

Du côté du Parc Astrid, on profite des rayons tandis que s'ébrouent sur la grande scène des Section Boys aussi doués qu'excités. Une bande de joyeux drilles tout droits débarqués de South London, prêts à en découdre et à conjuguer leur son grime au futur simple (mais furieusement efficace). Pendant ce temps-là, les amateurs de rock, eux, convergent vers l'Aquarium plein d'envies. C'est que les occasions de brancher les guitares furent rares jusqu'à aujourd'hui. Il y a quelques semaines, Moaning Cities dévoilait "Insomnia", nouveau single très réussi et mise en oreille idéale en prélude de "D.Klein", second album très attendu du carré bruxellois prévu pour la rentrée des classes. Toujours délicieusement psyché, le combo emmené par Valérian Meunier offre un visage plus rock désormais, délaissant un peu la mystique et l'oriental au profit de l'électricité. Sa prestation plutôt remarquée en bord de Meuse augure en tout cas du meilleur.

A l'heure du goûter, le rap reprend déjà ses droits mais on reste dans la production nationale avec la venue du duo JeanJass & Caballero. Auteurs d'un album quatre étoiles en tandem il y a quelques semaines ("Double Hélice"), les deux rappeurs sont partout en ce moment. Après avoir participé au projet Niveau 4 à Couleur Café le week-end dernier, et dynamité le show d'Alpha Wann jeudi aux Ardentes, les deux coqueluches du hip hop made in plat pays ont littéralement retourné le public liégeois, au fil d'un concert qui monta crescendo jusqu'à l'apothéose "Bruxelles arrive..." (le tube de l'été?), emprunté à leur pote Roméo Elvis, présent pour l'occasion.


Carnaval suédois

Au rayon déception, on demande Vince Staples... Dernier en date et énième surdoué issu de la meute Odd Future, le jeune emcee californien de 23 printemps (!) a littéralement explosé en deux ans, publiant coup sur coup un EP parfait – "Hell Can Wait" – et un premier album très impressionnant – "Summertime '06" – qui l'ont rapidement imposé comme l'un des grands espoirs de la scène rap internationale. Pourtant, si le show connaîtra quelques rares fulgurances, la sauce ne prendra jamais, peu aidé il est vrai par une sonorisation une fois de plus très limite dans l'HF6.

Au pied de la grande scène, les jeunes fans du duo Bigflo & Oli ont déjà pris place pour le show de leurs favoris. Et l'on s'amuse d'observer leurs visages lorsqu'ils découvrent sur les planches le grand bal masqué de Goat. Entre réminiscences du rock psychédélique des glorieuses seventies US et percussions africaines galopantes, la formation suédoise ne vise pas le même public. Pourtant, peu à peu les épaules se délient et les hanches se mettent à tanguer irrémédiablement. Derrière leurs loups, les deux chanteuses scandent les couplets comme des sortilèges, nous hypnotisent de leurs danses tribales et nous achèvent au terme d'une version épique et serties d'improvisation de "Run to your Mama". Assurément un grand moment de ce 11e cru ardent.

Relativement en forme et plutôt bien lunée, dame Chan Marshall alias Cat Power, sans actualité brûlante mais forte d'un répertoire qui fait saliver, a fait un passage très remarqué et signé une prestation toute en nuances samedi à Coronmeuse. Tout comme d'ailleurs les régionaux de l'étape Dan San juste avant elle, dont tous en coulisses s'accordaient à saluer la progression expresse ces dernières années et dont le petit dernier "Shelter" n'en finit pas révéler ses qualités.


Regroupement familial

Côté jardin, tous les kids ont les yeux rivés sur les frangins toulousains. Habitués des lieux (c'est leur 3e visite aux Ardentes en quatre éditions), Bigflo & Oli se sentent un peu ici comme chez eux. Le second, cadet de la fratrie, a d'ailleurs revêtu son maillot des Diables rouges pour l'occasion. "Le rap c'était mieux avant? Avant, j'étais pas né!" Dans la punchline finale d' "Héritage" tout est dit. A 20 et 23 ans, Olivio et Florian sont devenus les portes-paroles d'une jeune génération qui a fait du rap sa pop. Mais qui ne se retrouve pas forcément dans ce que le genre est devenu. "Moi j'suis pas un gangsta/ Pas la peine de mentir, j'suis comme toi..." Balayé les gros bras, le bling bling, les limousines, les masta bootys, la vulgarité et les gros tar-pés. Bigflo & Oli font dans le rap conscient, voir dans le hip hop pour enfants.

Une démarche qui exclut de facto les barbus, les rockeurs et les plus de 25 ans. Pourtant, bien des sourires éclosent dans la plaine. Bigflo et Oli mouillent le maillot et conduisent leur show millimétré à la perfection. Le duo en est presque mignon. Scénographie soignée, humour à répétition, clins d'yeux et invité doué (en la personne de WaWad, impressionnant champion de France de beatbox) : tout est fait pour nous enthousiasmer. Quelle contraste avec PNL, qui jouait ici 48h plus tôt... Jeudi, après le concert d'Ademo et N.O.S., parents et enfants étaient rentrés fâchés, ou du moins esseulés, séparés par l'incompréhension et la profondeur grandissante du fossé des générations. Les uns peinaient à comprendre cette célébration du vide d'un côté, les autres se disaient que de toutes façons les vieux ne comprendraient jamais... Samedi, les familles se sont réconciliées.

Subsitait encore l'ultime tête d'affiche du jour. Sans doute la plus chère du week-end pour nos gentils organisateurs. Pharrell Williams, producteur aux doigts d'or et chantre des ondes hertziennes débarquaient aux Ardentes. Avec la cargaison de tubes sur laquelle il est assis, celui-ci devrait être en mesure de retourner n'importe quelle assistance dans le monde. Pourtant, comme au Sportpaleis il y a déjà plus d'un an, l'Américain va dérouler sans forcer, sautiller sans danser... Malgré un répertoire sans fond et l'habituelle débauche de moyens (choristes, danseuses, musiciens potentiellement bons), tout cela n'aura servi à rien. Pharrell est un faiseur de déhanchés, mais pas un entertainer. Comme Mark Ronson la veille, le sieur Williams se contentera d'enfiler ses hits comme autant de perles sans éclat. Sauf que l'ANglais, lui, ne fait pas semblant de chanter.