Dans une scène de Plaire, aimer et courir vite, film de Christophe Honoré sorti en 2018, passe dans l’autoradio une chanson d’une beauté infinie : "J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer." Qui aura su, en l’entendant, qu’elle avait été composée, écrite et interprétée par Anne Sylvestre ? Car la chanteuse française, décédée lundi 30 novembre à Paris à l’âge de 86 ans, n’a que confidentiellement atteint le grand public. Surtout connue pour ses Fabulettes pour enfants (12 volumes), qu’elle commence à composer au début des années 60, elle avait pourtant également enregistré plus de 300 chansons pour adultes (regroupées sur 15 albums). De très beaux textes, que d’aucuns n’hésitent pas à comparer à ceux de Brassens et qui tiennent tout autant la comparaison aux côtés des Brel, Barbara ou Ferré. Mais, comme souvent, où se place le curseur de la notoriété ?

Anne Beugras, de son vrai nom, entame sa carrière à la fin des années 50 dans divers cabarets de la rive gauche à Paris. À 23 ans, elle devient l’une des premières femmes à écrire et composer ses chansons. En 1959, elle enregistre son premier 45 tours ("La porteuse d’eau" et "Philomène"). Femme de tempérament, elle s’est, pendant toute sa carrière, intéressée aux faits de société, et notamment à la condition féminine, se revendiquant "chanteuse féministe". Elle a écrit sur l’avortement ("Non tu n’as pas de nom", 1973), le viol ("Douce maison", 1978), les amours féminines ("Gay, marions-nous", 2007).

En 2013, sur son dernier album studio, le titre "Juste une femme" était une allusion assumée à l’affaire DSK, quatre ans avant la déferlante #MeToo. Toute sa vie, Anne Sylvestre, chanteuse "classique", aura été une observatrice visionnaire de la société.