Quelle joie de retrouver les deux losers autoproclamés les plus flamboyants de Gand. Une petite année après le grand retour de Balthazar sur l’excellent Fever (2019), Jinte Deprez et Maarten Devoldere enfoncent le clou et lui offrent un petit frère, baptisé Sand (sorti vendredi, Pias).

On les avait laissés mélancoliques, distants, presque ingérables en interview. On les retrouve détendus, souriants, et particulièrement inspirés par le tournant groove pris par le groupe sur ses deux dernières livraisons, dont la presse ne cesse de vanter la sensualité. " Sand a intégralement été écrit pendant la tournée qui a suivi Fever , commente Jinte depuis son appartement gantois. C’est la première fois que nous tournions avec des morceaux plus dansants, et on a senti une réaction différente de la part du public. Les gens ont commencé à bouger lors de nos concerts, ça nous a inspirés, on a voulu aller un cran plus loin."


Le groupe au grand complet (nos deux têtes pensantes et leurs trois musiciens) devait initialement se retrouver en studio pour finaliser la chose au printemps 2020. Mais le lockdown s’est invité. Jinte et Maarten ont donc tout composé chez eux, à distance, en laissant davantage de place aux machines.

"On a plein d’instruments à domicile, nuance Jinte. On aurait pu en utiliser davantage, mais c’est difficile de retrouver la sensation live quand chacun joue de son côté. On a utilisé plus de machines électroniques et de samples, ce qui explique que certains morceaux aient un son plus festif. ‘Linger On’, par exemple, faisait partie de la setlist initiale de l’album Fever, mais on ne parvenait pas à le finaliser. En y ajoutant une dimension électronique, il a connu une deuxième vie. Comme s’il fallait ce confinement pour qu’il soit abouti."


Qu’on se rassure, les deux crooners torturés ne sont pas devenus totalement légers. Maarten conserve l’attitude détachée un rien horripilante de l’artiste incompris, que l’on entend d’ailleurs dans son chant. "Tu n’as pas idée, je viens de commencer à pleurer, dit-il, clope à la bouche, pour se foutre gentiment de son interlocuteur. Mais je vois cela comme une renaissance, je fais de mon mieux pour y trouver une certaine beauté. Bref, question suivante." D’accord, mais il est difficile de ne pas évoquer votre vie privée quand on se penche sur vos paroles, non ? "C’est vrai, reconnaît-il de bonne grâce. Tous les morceaux sont fortement autobiographiques, et le son groove de Sand cache mal la mélancolie qui s’en dégage. Jinte sortait d’une rupture sur Fever, cette fois c’est moi. On a juste échangé nos positions. Mais on ne veut pas trop en parler parce que tout expliquer reviendrait à tuer le mystère".

À chaque album son vécu, ses émotions… et ses petites copines. "Ton ressenti est différent si ta copine est festive ou plutôt mélancolique, poursuit Maarten. Ça joue sur notre son. Là je n’ai pas de petite amie, je suis en manque, ça doit être pour ça que le disque est plus électronique."

Les voix des deux artistes, elles, semblent plus liées et harmonieuses que jamais. Les filles passent, mais la bromance continue et se sublime. "C’est vrai, on fait beaucoup de crossovers, nos voix se superposent la plupart du temps, confirme Jinte. Plus le temps avance, plus nos styles différents s’accordent et gagnent en fluidité. Le fait d’avoir conçu l’album en tournée a aidé, et je pense qu’on écrit tout simplement mieux qu’à nos débuts." "On était si jeunes quand on a sorti Applause (2010), embraye Maarten. Je ne connaissais même pas Bob Dylan à l’époque. On était juste une bande de gamins qui voulaient être tendance. On se prenait au sérieux, on voulait prouver quelque chose."

"On visait la domination mondiale", s’amuse Jinte. Ça a marché ? "Non, mais on s’amuse mieux maintenant." L’auditeur, lui, se fait témoin de cette entente. Moins prétentieux, plus simple que leurs premiers albums, et tout aussi réussi que Fever, Sand multiplie les coups de force ("Losers", "On a Roll", "I Want You") sans renier les racines de Balthazar. Ces deux-là ne seront jamais des joyeux drilles, mais force est de constater qu’ils se bonifient avec l’âge.