La bande à Vedder entame brillamment son retour en force, mais le reste est trop prévisible et les ballades ne suivent plus.

Sept ans après Lightning Bolt, Pearl Jam revient avec un onzième album subtilement baptisé Gigaton (**) (Universal, sortie ce vendredi). Vu le penchant manifeste de ces cinq-là pour les titres bien lourds, on imagine déjà leur prochaine livraison s'appeler Mammouth, Supersoaker ou Tsunami. Difficile de dire s'ils nous font une petite crise de la cinquantaine, si le contexte socio-politique anxiogène des dernières années les a piqués au vif, ou si Eddie Vedder est pris de spasmes après une tournée en solo en compagnie de son Ukulélé adoré, mais les hérauts grunge des années 90 et grands contestataires de l'ordre établi ont très envie de montrer qu'ils peuvent encore tout casser.

"Who Ever Said" concrétise brillamment cet effet d'annonce. La basse lourde de Jeff Ament, la montée de guitare du duo Gossard/McCready et la frappe costaude de Matt Cameron nous replongent joyeusement au début des années 90, quand Pearl Jam hurlait au monde entier qu'on pouvait parfaitement allier puissance et mélodie. Christique, plus charismatique que jamais, voix impeccable, Eddie Vedder s'empare viscéralement de cette plage d'ouverture, avant de la transcender sur le fabuleux assaut final lancé à 3 minutes 30, qui nous donne presque envie de revoir le groupe pour la 58ème fois à Rock Werchter.

"Superblood Wolfmoon" poursuit sur la même voie. Les mecs s'amusent, se font ouvertement plaisir, et lâchent un hymne parfaitement calibré pour les ondes et les stades sans y perdre une once d'énergie. Eddie n'est pas content et gueule un bon coup entre deux "lalala". McCready s'autorise un petit solo de guitare tout à fait honorable, l'ensemble tient la route. On se prend à rêver d'un retour en grand, d'une explosion grunge salvatrice en ces temps pénibles de confinement et d'absurdité humaine.

Pearl Jam varie les plaisirs avec le désuet mais réussi "Dance Of The Clairvoyants", remet un petit coup de guitares crasses sur l'honnête "Quick Escape", et puis… Rien, la misère, la chute, la débandade. Dieu sait qu'Eddie Vedder a le pouvoir de nous émerveiller au simple son de sa voix. Mais "Alright" est une parodie de ce que furent ses meilleures ballades. "Seven O'Clock" ne fait guère mieux, malgré une intro encourageante. Ce qui sonnait comme un regain de forme semble au mieux oubliable, au pire raté, et "Buckel Up" a pour seul et unique mérite d'exister pour remplir cet album.


Ne vous méprenez pas, tonton Eddie est toujours capable d'émouvoir un paramilitaire en reprenant un chant de noël. Mais on est en droit d'attendre nettement plus d'un mythe qui vire parfois au mielleux, et se contente depuis plusieurs années de répéter inlassablement le même schéma : intro de feu, singles en puissance, quatre ou cinq ballades, emballé c'est pesé !

"C'est toujours mieux que les derniers albums d'ACDC" nous direz-vous à raison. Certes, mais c'est dommage. "Never Destination" ramène un peu de bonheur en atteignant pratiquement le niveau de "Who Ever Said", signe que les gaillards sont surtout bons quand ils ouvrent les vannes. "Come Then Goes" sauve l'honneur final avec un très beau guitare-voix, comme le fait déjà très bien Vedder en solo, et "River Cross" confirme l'impression d'ensemble : le très chaud et le très froid donnent du très tiède.

Pearl Jam, Gigaton (Universal, sortie ce vendredi) - En concert (en théorie) à Rock Werchter, le jeudi 2 juillet.

© D.R.