Musique & Festivals Laurent Pelly signe la délirante résurrection du tout aussi délirant "Barbe-Bleue" de Jacques Offenbach.

Parmi les belles surprises du bicentenaire de la naissance de Jacques Offenbach, on rangera sans nul doute le Barbe-Bleue que propose Laurent Pelly à l’Opéra de Lyon.

Créée en 1866 au Théâtre des Variétés à Paris, l’œuvre s’inscrit dans une lignée assez faste comprenant notamment La Belle Hélène, La Grande-Duchesse de Gerolstein, La Périchole et La Vie parisienne. Depuis 1997 - à l’Opéra de Lyon, déjà - c’est le onzième (!) ouvrage d’Offenbach que met en scène Pelly, une compétence inégalée.

Respect, décalage et dialogues recomposés

Et comme dans les épisodes précédents, mais avec ce qu’il faut de renouvellement pour éviter les redondances, on retrouve les mêmes vertus : un mélange de respect et de tendresse pour l’esprit de l’œuvre, un humour décalé mais sans dérision méchante, une direction d’acteurs et de chœurs au cordeau et un soupçon d’actualisation mais sans forcer l’anachronisme, notamment grâce aux dialogues parlés réécrits par Agathe Mélinand, partenaire de longue date de l’entreprise.

Barbe-Bleue (Yann Beuron, vieux complice de Pelly, voix parfois un peu moins puissante mais force comique intacte) est ici un seigneur de campagne qui, comme Don Giovanni, refuse d’être fidèle à une seule femme pour ne pas être infidèle à toutes les autres. Mais, respectueux de l’institution du mariage, il épouse chacune de ses conquêtes, préférant ensuite les éliminer que de perdre son temps en longs divorces. À peine sa cinquième épouse ainsi inopinément décédée, il charge son alchimiste Popolani (excellent Christophe Gay) de recruter une "rosière".

Dans la cour de la ferme, Popolani procède par tirage au sort et recrute ainsi Boulotte (formidable Héloïse Mas, lauréate du dernier Concours Reine Elisabeth) : gouailleuse, pas vraiment un modèle de vertu - et même plutôt nymphomane - mais à ce point délicieusement gironde que Barbe-Bleue chantera d’elle "C’est un Rubens".

Tout est bien qui finit bien

Soucieux des usages, l’inquiétant seigneur va présenter sa nouvelle épouse au tyran local, le roi Bodrèche (impeccable Christophe Mortagne), lequel a pour coutume de faire assassiner ceux qu’il soupçonne de regarder son épouse. Mal élevée, Boulotte se conduira si mal que Barbe-Bleue la fera empoisonner séance tenante, d’autant qu’il est entre-temps tombé amoureux de la princesse Hermia (Jennifer Courcier, jolie petite voix), alors même qu’elle est sur le point d’épouser le prince Saphir (le beau ténor Carl Ghazarossian).

Au final, on s’apercevra que les ex-épouses et faux amants n’avaient pas été vraiment tués et donc on les mariera, Barbe-Bleue reprendra Boulotte qui lui pardonne, la Princesse pourra épouser son Prince et tout finira bien.

La juste dose de distance critique

Le tour de force de Pelly est de raconter fidèlement l’histoire, de faire rire et de pimenter la soirée de ce qu’il faut de distance critique à l’égard de notre époque : le choix de Boulotte se fait dans une ambiance qui sent bon L’Amour est dans le pré, l’antre/morgue de l’alchimiste Popolani où il feint d’exécuter les épouses des Barbe-Bleue (mais les conserve en fait pour son usage personnel) évoque Les Experts, et des parodies géantes de célèbres titres de presse (Détective, Point de Vue) s’insèrent dans les décors habiles de Chantal Thomas.

À la direction musicale, le jeune chef italien Michele Spotti, déjà remarqué lorsqu’il était arrivé deuxième du concours de chefs d’orchestre d’opéra de l’ORW, confirme son talent en conciliant rigueur et liberté.

Lyon, Opéra, jusqu’au 5 juillet (direct en plein air en divers lieux de la région Rhone-Alpe le samedi 29 juin) ; www.opera-lyon.com