Front à l’épreuve de la scène

Que reste-t-il de la magie, ou plutôt de la fascination Front 242 ? Au vu du concert de mardi soir à Bruxelles, tout est intact.

Front à l’épreuve de la scène
©Haulot
Dominique Simonet

Que reste-t-il de la magie, ou plutôt de la fascination Front 242 ? Au vu du concert de mardi soir à Bruxelles, tout est intact. Entre-temps, le Brussels Summer Festival (BSF) a quitté la place des Palais pour se concentrer sur celle de l’Albertine. La scène coupant le boulevard de l’Impératrice, le lieu est idéal, avec des escaliers faisant fonction de gradins, au pied de la statue équestre d’Albert Ier.

Selon estimation, il y a là entre 6 et 7 000 personnes, sur une capacité maximale de 8 000. Très joli score, performance unique pour un groupe qui n’a plus sorti d’album studio depuis… 2003 et “Pulse”. Aux premières vibrations – “Moldavia”, “Body To Body”, “No Shuffle” –, l’on doit constater que le groupe n’a rien perdu de sa force percutante.

Bien sûr, le choc n’est plus le même que celui provoqué au début des années 1980 au Plan K, puis au Vooruit à Gand et encore à l’Ancienne Belgique. Brutale, implacable, la musique de Front était alors unique dans un paysage sonore encore très dominé par le rock. L’air de rien, Front est le seul groupe belge à pouvoir se targuer d’avoir initié un genre, appelé Electronic Body Music.

La Belgique en eaux troubles

Cette “musique électronique corporelle”, dont les infrabasses vous secouaient littéralement les tripes, sévissait dans une ambiance paramilitaire qui prêta à toutes les confusions et servit parfois de mauvais prétexte. Il faut se rappeler que la Belgique des années 1980 voguait en eaux troubles, avec des “tueurs du Brabant” qui tiraient dans le tas, des idées d’extrême-droite rampantes, des divisions de chars soviétiques T80 aux canons de 125 mm tournés vers l’Ouest.

Avec le recul, les membres du groupe expliquent leurs tenues militaires par la volonté de se démarquer du rock, ce qu’ils ont parfaitement réussi, et ne se revendiquent pas de droite. Le chanteur “Richard 23” Jonckheere s’est même présenté aux élections fédérales en 2007 sous la bannière d’Ecolo, se disant “en rupture par rapport au mercantilisme et au cynisme politique des années Thatcher-Reagan”.

Il n’empêche, l’originalité de la démarche frontiste a abouti à un succès mondial et, aux Etats-Unis, les Belges sont reconnus pour ce qu’ils sont, de vrais précurseurs. Plus de 300 000 exemplaires de leur album “Tyranny For You” ont été écoulés, dans un genre plutôt marginal, ce qui reste un autre exploit de Front.

Débarrassé de tout complexe, voire de toute pression, le groupe bruxellois martèle ses titres comme “WWW Girlfriend”, “U-Men” “Commando Mix”. En plein air, à une certaine distance de la scène, une partie des vibrations se perd dans la nature, une partie des sensations corporelles s’échappe.

Reste à savourer le son, plus complexe, plus riche et mieux maîtrisé qu’à l’origine, et un festival d’images. Synchrones avec la musique, les vidéos font partie du projet Front 242, avec des images la plupart du temps abstraites, graphiques, utilisant la lumière comme force hypnotique, tétanique sur laquelle se découpent les silhouettes du quatuor bruxellois. “Headhunter” (“One – You lock the target. Two – You bait the line…”), “Funkhadafi” et “Welcome to Paradise” achèvent d’emporter le public. “Alors quoi, tout ça sous les yeux du roi Albert. Et de son cheval”, lance l’un des chanteurs. Certes, mais le roi chevalier a la tête tournée de l’autre côté de la place, vers le boulevard de l’Empereur…


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