Inutile de le répéter une énième fois : le coronavirus a totalement déstabilisé le secteur musical. La scène se meurt, les artistes se débattent tant bien que mal, et même le streaming aurait enregistré une baisse mondiale de sa consommation lors des premières semaines du confinement, selon le média américain Quartz, qui note en parallèle une hausse des audiences télévisées.

Qu’à cela ne tienne, tout n’est pas (encore) perdu pour autant. De nombreux albums annoncés au printemps, reportés pour raisons sanitaires ou par solidarité avec le mouvement Black Lives Matter, ont finalement vu le jour cet été. Elbow, Haim, Fakear, Whitney ou Bebel Gilberto ont ou vont tous dévoiler de jolies œuvres. L’Américaine Taylor Swift a sorti par surprise un album magistral, et la Belge Lisza a pris de court les laboratoires pharmaceutiques dans la course au vaccin contre la morosité ambiante. Petit passage en revue de nos coups de cœur, en attendant la rentrée.

Benjamin Biolay, Grand Prix ****

© BUREAUX RÉGIONAUX

En avril 2020, en plein confinement, déboulait sur les ondes et Internet le simple “Comment est ta peine ?”. Un morceau musicalement imparable où Benjamin Biolay chante la séparation de magistrale façon ; au-delà de l’intime résonne l’universel. Deux mois plus tard, sortait Grand Prix, le dixième album studio (en comptant Home, avec Chiara Mastroianni) de l’artiste français de 47 ans. Après 20 ans de carrière et déjà des albums d’une qualité rare ( La Superbe, Palermo Hollywood), l’auteur compositeur et interprète doué arrive encore à surprendre, mettant cette fois en avant sa passion de la Formule 1.

Ses talents d’écriture, de composition, d’interprétation, de réalisation, de musicien se déploient comme jamais – plusieurs morceaux (dont “Idéogrammes”) soutenant amplement la comparaison avec les Anglais des Smiths ou New Order. En musique populaire, tout a peut-être déjà été dit, mais tout peut aussi se régénérer. C’est ce que fait Biolay depuis ses débuts.

Sortie le 26/06 (Universal)


Keleketla !, Keleketla ! ***

© BUREAUX RÉGIONAUX

Le grand Tony Allen ne pouvait décemment pas nous quitter sans laisser derrière lui une ultime merveille. Dont acte. Le batteur nigérian est omniprésent sur cette œuvre collective, réalisée entre Londres, Johannesburg, Lagos et Los Angeles. La rythmique survitaminée de son afrobeat enveloppe littéralement l’album de sa puissance dès les premières secondes de “Future Toyi Toyi”.

Né dans l’esprit des cadres du label indépendant Ninja Tune, concrétisé avec le concours de jazzmen et artistes traditionnels du sud et du centre du continent, Keleketla! offre un voyage musical total et intemporel à travers l’Afrique. Difficile de donner des pistes stylistiques, on y passe allègrement du jazz à la musique électronique, avec, toujours, la colonne vertébrale rythmique de Tony. Le disque d’évasion absolu, à écouter d’une traite pour mieux en saisir l’ampleur.

Sortie le 03/07 (Ahead Of Our Time)


Taylor Swift, Folklore ***

© BUREAUX RÉGIONAUX

Le confinement est une plaie. Quand on s’appelle Taylor Swift, qu’on évolue dans le business de la musique depuis sa plus tendre enfance, et qu’on sort un album tous les deux ans depuis ses 17 printemps, ça ressemble toutefois à une bénédiction. La starlette country de Nashville devenue pop star internationale a temporairement retrouvé une vie “normale” : elle s’est engouffrée dans son canapé pour rêvasser, et s’est manifestement nourrie de ce temps d’arrêt béni pour laisser venir à elle une nouvelle forme de créativité, tout en intimité.

Ouvertement inspiré par le chant de Lana Del Rey et les arrangements délicats d’un Sufjan Stevens, Folklore est une petite merveille de folk pop, parsemée de récits de vie, d’amour et de ruptures, réels ou fictifs, joliment mis en musique avec la complicité de Bon Iver et Aaron Dessner (The National). Une belle surprise spontanée et dénuée de campagne marketing.

Sortie le 24/07 (Republic Records)


Seasick Steve, Love&Peace ***

© BUREAUX RÉGIONAUX

Cette vieille légende de Steve est de retour. Sorti de nulle part en 2006, le bluesman américain aux allures de pompiste abandonné dans un coin perdu du Texas a soigneusement construit le récit d’un parcours, dont on ne sait plus vraiment dénouer le vrai du faux. Vagabond depuis l’adolescence, monsieur aurait vécu les grandes années hippies de San Francisco, se serait lié d’amitié avec Janis Joplin puis Kurt Cobain, et aurait conçu lui-même ses instruments avec des objets de récupération trouvés dans la rue.

Que tout cela soit fictif ou avéré, le vieil homme semble plutôt productif pour un vagabond. Love&Peace, son neuvième album en quatorze ans, est une excellente cuvée de blues moite et poussiéreux. Son style est là, sa voix est là, et l’ensemble est suffisamment varié pour qu’on ne s’ennuie pas une seconde. Mention spéciale à ce “Toes in The Mud” brûlant de chaleur.

Sortie le 24/07 (V2 Records)


Fontaines D.C, A Hero’s Death ***

© BUREAUX RÉGIONAUX

Attention danger ! Quand un groupe fraîchement formé est acclamé dès la sortie de son premier album et enchaîne les tournées mondiales au point de ne plus savoir à quoi ressemble son Irlande natale, le risque de mort prématurée est imminent. Fortement inspiré par le post-punk mancunien de la fin des années 70, avec une dose de poésie toute dublinoise, Dogrel a pris tout le monde par surprise au printemps 2019. Il n’en a pas fallu plus pour que le quintet soit catalogué “meilleur espoir du rock” et que le monde entier attende des garnements au teint translucide qu’ils transforment l’essai.

Malin, le groupe a directement annoncé la couleur en vendant A Hero’s Death comme un album “différent”. Pas question de transiger et de se vautrer dans la facilité. Le petit deuxième s’ouvre sur deux ballades psychédéliques et lancinantes, avant de monter dans les tours. C’est bon, c’est fort, c’est puissant et ça confirme tout le bien qu’on pensait d’eux.

Sortie le 31/07 (Partisan Records)


Alanis Morissette, Such Pretty Forks In The Road **

© BUREAUX RÉGIONAUX

Il faut avoir quelques décennies au compteur pour revenir vingt-cinq ans en arrière et se souvenir du petit bout de femme qui déferla sur le monde avec l’un des albums pop les plus retentissants de tous les temps. Parfait de bout en bout, Jagged Little Pill imposa une voix, un univers, un style absolument unique, dans le monde pourtant bien fourni de la pop et du rock, sans jamais vieillir d’un iota. Ce qui explique en partie qu’il poursuive encore Alanis Morissette, aujourd’hui.

Toujours aventureuse, plus ou moins en réussite selon les années et les disques, la chanteuse canadienne au timbre immédiatement reconnaissable n’a jamais retrouvé une telle hauteur. Huit ans après son prédécesseur, Such Pretty Forks In The Road était donc sérieusement attendu. “Smiling” nous replonge à la belle époque, on y retrouve la puissance pop et mélodique qui fait la force d’Alanis. Mais celle-ci enchaîne malheureusement trop les ballades pour totalement convaincre.

Sortie le 31/07 (Sony)


Fantastic Negrito, Have You Lost Your Mind Yet ? ****

© BUREAUX RÉGIONAUX

Et la palme de la meilleure entrée en matière revient à… Xavier Amin Dphrepaulezz aka Fantastic Negrito. Avec “Chocolate Samurai”, l’auteur-compositeur originaire de Oakland (Californie) met quiconque au défi de ne pas se lever, dégager son siège de bureau d’un grand coup de pied, et danser sur la table en frappant dans les mains. C’est funk, c’est swing, c’est rock’n’roll, et c’est surtout diablement festif.

Monsieur enchaîne dans la foulée sur un brûlot mi-gospel, mi-soul tout aussi contagieux, une ballade chorale, et une sorte de pop difficilement identifiable. Débordant d’idées et d’énergie, passant sans vergogne d’un style à l’autre, le chanteur de 52 ans s’offre même un blues déchirant que n’auraient pas renié James Brown ou Tina Turner (“Your Sex is Overrated”). Rien n’est à jeter sur cet album, même si on ressort de l’ensemble totalement lessivé.

Sortie le 14/08 (V2 Records)


Lisza, Charango ***

© BUREAUX RÉGIONAUX

Amis, évadez-vous. En musique, d’abord, dès les premières notes de ce “Canta Querida” célébrant d’emblée l’amour de Lisza pour la culture latine, son sens de la vie, la fête, l’expression intime du ressenti. Dans les textes, ensuite, dont l’auteure manie avec une belle légèreté, la forme, le fond, et cet entre-deux rempli de non-dits. Il faut une, deux, trois écoutes, pour appréhender la subtilité de l’ensemble, les messages clairs, les doubles sens.

Bien entourée par son compagnon Vincent Liben (Mud Flow) qui manie à peu près tous les instruments que l’on entend, Lisza ne choisit pas. L’espagnol côtoie le français, la poésie guide le récit, et nous voilà emportés dans un voyage sans destination ni date de retour. Tout cela pourrait sembler plat ou désuet. Il se dégage toutefois de ce Charango une douceur jouissive et communicative.

Sortie le 14/08 (Freaksville DistributionDigitale)