Annoncé comme son « ultime concert à Forest National » – mais que recèle exactement cette expression ? -, Charles Aznavour était mardi soir à Bruxelles. La veille, il avait reçu les honneurs de la Belgique en étant décoré Commandeur de l'ordre de la couronne. Le chanteur français d'origine arménienne a eu 91 ans le 22 mai dernier. Comme il est en Belgique, il insiste pour dire nonante et un et pas quatre vingt onze. La retraite il ne connaît pas. Il vient de sortir « Encores », son 51e album et il continue de tourner, sans relâche. « Arrêter, c'est mourir » doit-il être inscrit dans un coin de sa tête. Alors, il joue les prolongations, pour la plus grande joie de ses fans qui posent sur lui un regard attendri.

Quand monsieur Charles foule la scène de Forest National - configurée club, environ 5000 places assises - , d'un pas lent mais assuré, le public l'accueille d'un « ooohhh ». On lui sait gré d'entamer « Les émigrants », qui colle de façon criante à l'actualité, sans autre commentaire. Cette chanson, écrite en 1986, parle d'elle-même. « Comment crois-tu qu'ils sont venus?/Ils sont venus, les poches vides et les mains nues/Pour travailler à tours de bras /Et défricher un sol ingrat ». Trente ans déjà ! Si l'on ne comprend pas toujours bien les paroles – et cela sera une constante tout au long des 2h de concert -, on rappellera, s'il le fallait encore, que l'homme est l'auteur de textes ciselés. Entre les morceaux, Aznavour aime parler. Durant ces intermèdes, on se rend compte que sa voix est moins un problème de justesse que d'articulation. Il évoque sa méthode de travail – il écrit le texte avant la mélodie – démonstration à l'appui. Il entame « Sa jeunesse » a cappella. Puis son pianiste Erik Berchot en joue la mélodie seule, enfin, les deux se rencontrent.

Aznavour n'est pas dupe. Avec l'âge surgissent les problèmes. D'ouïe, de vue, de mémoire. Il les évoque avec humour. « Les autres aussi se servent d'un prompteur, mais je suis le seul qui le dit au public ». Tout comme il sait très bien quelles chansons ses fans ont envie d'entendre. « Je vais vous interpréter quelques chansons nouvelles même si vous êtes venus pour entendre celle que vous connaissez. » On les reconnaît d'emblée, leur intro musicale étant couverte par des applaudissements. Comme « Mourir d'aimer » (interprété avec sa fille Katia), « Hier encore », « Emmenez-moi » et « La bohème », exécutée mouchoir blanc à la main, qu'il lancera au premier rang.

Charles Aznavour est entouré par un combo de 8 musiciens et choristes qui assurent, très pro, très soft, sans aucun écart. Pas de sections de cordes, mais un synthé, ce qui réduit complètement l'envergure. Sans entracte, le nonagénaire alignera 27 chansons, prenant parfois place dans une chaise de régisseur, mais esquissant aussi, l'un ou l'autre pas de danse. S'il semble toujours alerte, le public retient son souffle quand il vacille, l'espace d'une demi-seconde. Le récital se clôt sur « La mamma », évoquant, au décès de l'aïeule, un regroupement familial où toutes les dissensions s'estompent le temps d'un dernier soupir.