Au Québec, The Voice s’appelle La Voix, c’est comme ça, on ne badine pas avec le français là-bas. Ce qui n’empêche pas certains candidats de choisir l’autre langue nationale par affinité, facilité ou, tout simplement, pour s’ouvrir plus grand les portes d’une carrière internationale.

Depuis le lancement du télécrochet d’origine néerlandaise dans la grande et belle province canadienne en 2013, peu de ces voix ont traversé l’Atlantique, mais une candidate s’est distinguée. Âgée de 19 ans à peine lorsqu’elle participe à la toute première édition québécoise dudit concours, Charlotte Cardin marque les esprits. Elle ne l’emporte pas, mais sa voix éraillée digne des grandes chanteuses soul et une sensibilité à fleur de peau la font d’emblée sortir du lot.

Charlotte est manifestement à l’aise sur un plateau. Grande, brune, presque intimidante lorsque ses grands yeux bleus vous fixent, la jeune fille s’est presque inévitablement retrouvée dans le mannequinat dès ses 15 ans. Monde scintillant et destructeur où le règne de l’apparence vous déstabiliserait plus d’une adolescente. "J’ai toujours compris assez vite ce que les gens aimaient ou recherchaient", nous explique-t-elle par visioconférence depuis Montréal. "J’ai toujours donné certaines choses en réponse à ces attentes. Parfois, on s’y perd, on ne sait plus vraiment si on fait quelque chose pour plaire ou pour soi-même."

Débarrassée des spotlights, éloignée des plateaux dès sa sortie de La Voix, Charlotte Cardin prend son temps. Une poignée de titres sortent en 2016, alternant anglais et français, mais il faut attendre ce mois d’avril 2021 pour voir débarquer un premier album, baptisé Phoenix (Warner, sortie le 23 avril).


"Ce processus était libérateur" s’exclame-t-elle. "Durant les premiers mois, j’essayais encore d’anticiper ce que les gens attendaient de moi, de leur donner ce que je croyais correspondre à leurs envies, mais ça ne marchait pas, alors j’ai changé d’approche." L’expérience est révélatrice, le titre s’impose de lui-même, et la chanteuse renaît. "La croissance personnelle et l’évolution viennent souvent avec les deuils, les sacrifices, les parties de soi et les relations qu’on laisse de côté pour mieux passer à autre chose" analyse-t-elle aujourd’hui.

Électro-pop, presque soul, parfois reggaeton, Phoenix est dansant sur la forme, presque trop calibré pour marcher sur la bande FM, tout en couchant, sur le fond, les pensées intimes d’une jeune femme en pleine réflexion. Charlotte Cardin parle de vide, de sens, de la dépression et ses conséquences. "J’ai fait une dépression très jeune, j’avais 12 ans", confie la chanteuse, qui en parle désormais naturellement. "Longtemps, je n’ai pas voulu aborder le sujet. Ça me paraissait flou, gros, difficile. La musique m’a permis de comprendre ce qu’il s’est passé et de m’en libérer."

Dans une interview accordée à nos confrères canadiens de La Presse, elle revient sur le morceau "Meaningless" (littéralement : dénué de sens, d’intérêt) en disant ceci : "Nous sommes accros à la passion, à l’amour, aux drogues, au sexe et au chaos, car ce sont ces choses-là qui nous font sentir le plus en vie dans un monde superficiel et insignifiant. Nous choisissons la dépendance, parce que nous sommes profondément blessés, et le soulagement momentané vaut plus que n’importe quelle stabilité engourdie à long terme."

"Je pense que nous avons tous une échappatoire qui est malsaine", poursuit-elle pour La Libre. "Des addictions, des relations, ces choses dont on sait qu’on ne devrait pas les faire, mais qui nous font nous sentir en vie. On a tous besoin de déborder." Être jolie est-il un fardeau doré ? "Oui, quand on est une femme, être jolie est un obstacle. Tout comme il y a énormément d’obstacles au fait de ne pas être jolie. Tout le monde aura toujours un avis sur notre apparence. Pour moi, ce qui est important, c’est ma voix, mes mots, ce qui ne se voit pas, mais on me juge ou on me parle souvent de mon apparence. C’est comme ça, c’est frustrant."


Sa voix ouvrait tous les genres musicaux à Charlotte Cardin. En choisissant la pop moderne et immédiate, on se demande si elle n’a pas cédé à l’appel de "ce qui marche". "J’ai énormément tourné avec peu de chansons où je m’arrachais systématiquement le cœur, répond-elle. C’était parfois lourd, j’ai voulu lâcher prise, explorer d’autres choses. Ces nouvelles chansons sont plus festives, dansantes, c’était moins naturel pour moi, mais j’en suis très heureuse parce que je voulais tourner avec des titres que j’aime."

Québec ou non, la grande majorité des titres de Phoenix ont été composés en anglais. "Ma grand-mère est anglophone, ma famille francophone, j’ai appris les deux langues en même temps", rétorque-t-elle. "M ais c’est vrai que j’ai plus de facilités à écrire en anglais, parce que j’y trouve plus de distance. Je me sens plus proche mais aussi plus vulnérable du français. Je me pose davantage de questions. Alors je l’utilise moins, mais je l’aime d’autant plus, quand je parviens à l’utiliser sur une chanson."