Le Coréen donne le meilleur imposé et un Rachmaninov intense.

Si Aljosa Jurinic avait opté pour la décontraction d’un costume sombre légèrement satiné porté sur une chemise blanche ouverte, Chi-Ho Han revient à la norme : smoking, chemise à col cassé et nœud papillon noir, avec toutefois une discrète touche de fantaisie avec un brushing explosé où le haut des cheveux prend même un reflet auburn. Le sens des couleurs est, il est vrai, un des atouts de ce candidat coréen de 24 ans qui, en demi-finale, avait fait forte impression en jouant « Tears of Light », l’imposé de Fabian Fiorini, de mémoire et avec beaucoup d’imagination.

La partition de « A Butterfly’s Dream » est cette fois sur le piano et Han ne la quitte des yeux que pour regarder Marin Alsop, mais son aisance dans le répertoire contemporain et son inventivité se confirment : aux antipodes de la lecture trop neutre de son prédécesseur croate, on trouve sous les doigts du Coréen les couleurs et le rêve qu’on attend désormais de la partition de Ledoux. Le compositeur – présent dans la salle chaque soir – est d’ailleurs visiblement ravi. Tour à tour onirique et brûlante, virtuose et sauve, ludique et bouleversante, l’interprétation de Chi Ho Han est sans doute la plus aboutie qu’on ait entendue jusqu’ici.

Comme Alexander Beyer mardi et avant Lukas Vondracek jeudi, le candidat coréen joue le célébrissime troisième concerto de Rachmaninov. L’allegro ma non troppo initial se place d’emblée sous le signe d’une douleur intense : si les mimiques de Jurinic dans Chopin avaient pu sembler affectées, le rictus de souffrance qui marque le visage du Coréen suscite la compassion pour la misère immense qu’il semble porter.

On peut certes s’en agacer et avoir envie parfois de regarder ailleurs, mais il n’est pas question de théâtre ici : les sentiments qu’on lit sur le visage se retrouvent dans le jeu, tout à la fois extraordinairement maîtrisé et intensément expressif. Même la réexposition du thème après la cadence – brillantissime – prend ici l’allure d’une rédemption. L’intermezzo permet d’admirer à nouveau la qualité des couleurs et l’ampleur de la sonorité, tandis que le finale, sans fléchissement ni dans la technique ni dans l’inspiration, confirme une prestation d’un niveau exceptionnel.