Une étrange odeur de banane flotte dans les allées de Tour et Taxis. Pas le fumet alléchant d’une banane plantain, grillée dans l’un des nombreux stands africains proposés par le festival Couleur Café qui s’est ouvert ici vendredi, mais le parfum sucré d’un fruit trop mûr, abandonné dans un hangar surchauffé.

Dans le coin, rien ne se mange. Tous les fruits, gâteaux et bouts de pain exposés sont peints, sculptés, construits ou photographiés pour interpeller le visiteur sur son rapport à la nourriture. Installée au cœur du festival bruxellois depuis 17 ans, l’exposition “Cool Art Café” s’attaque cette année à la “Grande Bouffe”, soit les gaspillages, excès, pénuries, et obsessions de l’Homme pour son alimentation.

Bananes pourries

“Bananaman”, par exemple, œuvre de l’artiste martiniquais Jean-François Boclé, assemble 350 kilos de bananes fraîches pour former une silhouette humaine qui aura tout le loisir de pourrir pendant les trois jours que durent les festivités. “La Martinique est spécialisée dans la monoculture de bananes, c’est peu ou prou tout ce qui compose notre économie, et pendant des années on y a appliqué du DDT, l’un des pesticides les plus nocifs de la planète”, s’emporte l’artiste lorsqu’on lui demande ce qu’il a voulu exprimer avec son homme-fruit en décomposition. “Interdit sur le sol américain depuis 1975 après avoir décimé la flore de la Louisiane, le DDT a été exporté par les Etats-Unis jusqu’en 1990, date à laquelle il a également été prohibé en Europe. Il aurait donc logiquement dû disparaître de chez nous, mais la France a continué à l’exporter en Martinique pendant trois ans !”

Mort en direct

Juste derrière lui, la petite maison d’Hänsel et Grëtel se reconstruit petit à petit à l’aide des visiteurs, qui peuvent se procurer pléthore de pain moisi sur place pour confectionner de faux gâteaux et remplacer le pain d’épices d’origine. Une façon comme une autre de dénoncer le gaspillage aberrant de nos ressources alimentaires sous le regard sévère d’un décompte meurtrier, qui affiche en direct sur le mur principal le nombre de victimes de la faim depuis l’ouverture du festival. Pas excessivement finaud, mais clair, limpide, et efficace.

C’est toute l’idée de l’exposition”, explique son commissaire, Herman Bertiau. “Surprendre et provoquer, sans montrer de travaux trop hermétiques. Les gens ne viennent pas à Couleur Café pour aller voir des œuvres, alors on propose quelque chose de plus direct, basé sur l’émotion, l’humour, et la réflexion.” Quand une bonne partie du public a un mojito dans le nez, mieux vaut éviter le “plan plan scolaire chiant”, indique fort à propos notre homme. Et cette approche offre finalement une merveilleuse opportunité de conjuguer art moderne, public jeune, et la thématique boboisante mais ô combien importante de l’alimentation, à l’image de la belle série d’illustrations sur planches de skateboard consacrée aux dérives du fast-food. On regrettera quelque peu la faible présence d’artistes du sud, dont les œuvres auraient pu illustrer un autre rapport à la nourriture, mais la recette fonctionne et confirme l’intérêt de mélanger les disciplines pour titiller la curiosité d’un public de masse.