Tricky est remonté. A peine son disque “False Idols” est-il sur les présentoirs qu’il esquisse déjà les lignes du suivant. Non qu’il veuille éluder son dixième album. Au contraire. Sur les quinze titres qui composent “False Idols”, Adrian Thaws (de son vrai nom) retrouve d’ailleurs une densité, une complexité, et une créativité qui, peut-être lui avait fait défaut sur ses deux précédents disques. “Je pensais que ces albums étaient bons mais c’était de la musique générique. Je suivais une formule. J’essayais de faire quelque chose qui n’était pas moi. Je me suis égaré”, nous explique le musicien anglais.

C’est comme ça qu’est né “False Idols”. Comme une remise en question. Comme une manière de partir à la recherche du musicien en lui qui veut encore innover en composant. Celui qu’il est depuis le milieu des années 80, d’abord dans le soundsystem The Wild Bunch, puis en compagnie de Massive Attack, et en solo dès 1994. “Sur ce nouvel album, il y a des choses que je n’ai jamais faites auparavant”, confie Tricky. Il cite “Tribal Drums” (“je n’ai jamais rien entendu de tel”), où “Somedy’s Sins”, la plage qui ouvre l’album, réinterprétation hantée d’une chanson de Van Morrison. On ajoutera “Parenthesis”, single sombre et tendu. Des morceaux qui rappellent les paysages sonores de son premier disque, “Maxinquaye” – l’un des maillons du mouvement trip hop, auquel lui ne s’associe pas. C’était il y a près de vingt ans.

A 45 ans, l’ex-kid de Bristol est basé à Paris depuis trois ans, après avoir habité New York, Los Angeles, et même un moment en Espagne. La capitale française lui offre à la fois la proximité et la facilité d’accès avec sa natale Angleterre. Mais la Ville Lumière ne l’inspire guère dans sa musique. Et certainement pas la mentalité des gens dans le très chic VIIe arrondissement, où il a élu domicile et où il travaille. “Il faut parfois que je ferme les yeux et me bouche les oreilles”, soupire-t-il.

C’est là, à quelques rues de la Tour Eiffel, qu’on le rencontre. “J’ai besoin d’être en ville. A la campagne, je m’ennuie, je ne suis pas stimulé. Je dois être dans un endroit où je peux enregistrer, puis aller dans un café, marcher, voir des gens, et sentir l’énergie”, affirme-t-il, chemise à carreaux bleus et rouges émergeant d’un épais perfecto noir, et casquette à visière façon guerre de Sécession d’où s’échappent de courts dreadlocks. Tout sauf une idole préfabriquée…

“Tout le monde est une pop star”

Son nouvel album sonne comme une charge contre les idoles factices. “Il y a beaucoup de problèmes partout dans le monde. La dernière chose dont le monde ait besoin est la célébrité. Il a besoin d’humanité. Nous avons besoin de gens comme Bobby Kennedy, Malcom X. Nous n’avons pas besoin d’une autre pop star. Nous avons besoin d’aide”, affirme Tricky avec une certaine gravité.

“Ces fausses idoles, ce sont ces dieux de l’Egypte antique que l’on donnait à prier au peuple afin de le contrôler. Aujourd’hui, ce sont les musiciens ou les politiciens, la Reine – qui est l’une des plus grandes fausses idoles au monde – ou le Pape – qui est une énorme idole factice. Nous avons besoin de gens bien pour avancer. La plupart des vedettes gagnent trop d’argent, ne parlent que d’eux et ne disent rien du tout. Les nouvelles générations n’ont pas à être décervelées par ces artistes, égotistes et surpayés. Si j’avais un enfant de 8 ou 9 ans aujourd’hui, il n’y en a aucune que j’aimerais qu’il suive. Ils n’améliorent pas la situation.”

“Aujourd’hui, tout le monde est une pop star grâce à Facebook”, s’amuse-t-il. “L’important c’est de se trouver, personnellement, et d’en faire part à notre monde.” Et de regretter le temps où les artistes exprimaient leurs vues sur les vrais problèmes, les Bob Marley, Jimi Hendrix, John Lennon. “Je n’aime pas forcément leur musique mais je les respecte parce qu’ils discutaient et s’engageaient sur les problèmes de leur époque. Maintenant, l’industrie musicale est pleine d’idoles factices. Je pense que ces gens se contentent d’être riches et célèbres. Beaucoup de grands artistes font la promotion de l’avidité.”

La faute à la culture des entreprises, qui s’est emparée du monde. “L’idée est de faire de l’argent. C’est à celui qui accumulera le plus”, résume-t-il. Et tant pis pour “l’enfant hirsute et affamé qui n’a pas assez d’argent pour apaiser sa faim”. Tricky n’a plus d’idoles. Seul le linguiste, philosophe et activiste américain Noam Chomski trouve encore grâce à ses yeux.

Cette culture de la célébrité, ce narcissisme mêlé de vacuité, ne change pourtant rien. C’est le sujet de la chanson “Nothing’s Changed”. “Les jeunes artistes rêvent de célébrité. Mais le succès n’a rien à voir avec le bonheur. J’ai eu beaucoup de succès et j’ai été très malheureux. J’ai pris cinq ans de congé sabbatique, en délaissant ma carrière, et j’ai été très heureux. Les choses ne changent pas avec le succès. Je suis resté le même, j’ai toujours les mêmes problèmes, j’éprouve toujours les mêmes sensations, je suis toujours touché, ou blessé par les mêmes choses. Si vous avez des problèmes avant d’avoir du succès, vos problèmes resteront après. Les grands artistes qui ont du succès disent toujours que tout va bien. Ils ne disent pas quand ils ne sont pas heureux, comme les gens normaux le disent. La vie, c’est des hauts et des bas. Eux ne font que montrer que leur vie est fantastique.”

Enregistrer à la mer

Tricky reconnaît tout de même que la musique améliore sa vie. “Elle change aussi la vie de ma fille. Elle a 18 ans. Elle est très différente de moi : elle est très déterminée, logique. Elle va dans une bonne école, et elle est bonne élève, elle n’a donc pas les mêmes problèmes que moi” , glisse-t-il, avec un mélange d’admiration et de soulagement dans la voix. “Elle découvre ma musique depuis deux ans. Avant, j’étais juste son père. Là, elle a la maturité pour comprendre mes albums, et on en discute. Elle s’est mise à la musique, elle joue de la guitare, de la basse, et elle chante.”

Le prochain disque, ce sera déjà pour janvier 2014, annonce Tricky. Avec son groupe de scène, en formation serrée, à quatre. “Je n’ai jamais enregistré comme ça. J’ai toujours utilisé un guitariste, ou un bassiste, mais jamais tout un groupe. Là, j’ai envie de partir d’une base live avec quatre musiciens et de l’utiliser comme échantillon.” Une expérience qu’il envisage comme des vacances, dans un lieu au bord de l’eau. “J’ai besoin d’une expérience sociale, où l’on puisse jouer au football, répéter, enregistrer.” Quelque part en Europe. Peut-être sur une plage du sud de la France.