Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.

Voici la contribution d'Isabelle Wéry, actrice et autrice. Son dernier roman "Poney flottant" (Onlit Éditions) devait donner lieu à une performance scénique les 2 et 3 avril au 140, dont elle est artiste associée.

NU est un DJ berlinois d’origine iranienne qui trouve son inspiration musicale au travers de ses voyages. Et c’est justement à Shanghai, lors d’une résidence d’écriture, que j’ai découvert sa musique. Ce que j’adore avec la musique, c’est qu’elle vous rappelle le lieu où vous l’avez entendue pour la première fois. Elle permet d’exquises plongées dans le temps, des explosions d’images et de sensations. La musique est d’ailleurs un art qui parvient à électriser toutes les zones du cerveau. Elle agit aussi sur nos pulsions cardiaques, sur notre humeur et sur notre corps qui se met à tanguer malgré nous.

Bref, laissez-moi vous décrire ce titre de Man o to de NU (aaah, décrire des sons avec des mots, le défi !). Ses paroles proviennent de la Perse du XIIIe. C’est un poème d’amour et de séparation. Mais comme il est écrit en persan ancien, on n’y comprend rien, évidemment ! Quant à la voix de NU… Aaaaah, cette voix ! Elle est plus douce qu’un ventre de nouveau-né et a la capacité d’onduler comme la trompe d’un éléphant rose. Oui, c’est une vraie voix de sirène mâle, de celles qui envoûtent les marins jusqu’à leur faire perdre l’étoile du Nord. Brrrrr, j’en ai des frissons dorés plein l’échine ! Et puis, il y a ce rythme lancinant, entêtant, mêlé de sonorités électroniques et exotiques que NU a dû glaner au cours de ses voyages… Plaisir inédit.

C’est donc à Shanghai que j’ai découvert ce morceau. Shanghai, mégapole aux 25 millions d’habitants qui pourtant n’est pas trop anxiogène, car, outre ses forêts de gratte-ciel, elle contient des quartiers de maisons basses bordées de platanes, autant de petits villages paisibles. On peut y trouver des commerces typiques appartenant au passé de la Chine ; ça y fourmille de sons formidables, de klaxons, de gens chantant à vélo qui vous feraient presque oublier le cadre gouvernemental chinois. Le quartier où se concentre un max de buildings excentriques s’appelle Pudong et se situe aux abords du fleuve. On peut le contempler de la rive en face, le Bund, depuis ces bars mythiques rooftop. Un soir, en entrant pour la première fois dans un de ces bars, j’ai entendu NU et son Man o to. Et hop hop, happée, je fus. Et dans le même instant, j’ai aperçu ces familles de tours aux formes étranges criblées de points lumineux. Mélange détonnant : musique enivrante et images surréelles de buildings extra-modernes flottant dans un ciel qui s’obscurcit. Fantômes de béton. Créatures géniales nées de la main de l’humain. Temples de la surconsommation. Armada de LED. Entre fascination et effroi, j’étais. Et NU n’en finissait pas de chanter…

Bref.

Aujourd’hui, vivre claquemuré mais en musique, ça aide.

Man o to de NU, ça vous envoûtera peut-être ?