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La mélancolie va fort bien à Nekfeu, qui finit de s'installer, avec la sortie des "Etoiles vagabondes", comme une plume décisive du monde francophone. Un album de contrastes, ancré dans son époque mais hors-sol, sombre mais lumineux en bout de course, rap mais pas mal jazz, au fond.

Attendu comme la saison 8 de Game Of Thrones, guetté comme la rupture du jeûne par un boulimique le jour de l'Aïd, le retour de Nekfeu fait, déjà, couler beaucoup d'encre. Le rappeur français, ce vendredi matin, était premier en trending topics sur Twitter tant en France qu'en Belgique. Et on vous fiche notre billet qu'il va rouler sur le record d'écoutes Spotify, avec la sortie de son nouvel album "Les étoiles vagabondes".


L'encre, pour paraphraser Ken Samaras (le vrai nom de l'artiste) a couvert, durant ces près de trois ans d'exil médiatique, son passeport comme le dos d'un Yakuza.

Il y a, dans la tracklist du troisième album studio du Fennec, un bout du Japon (des lumières de Tokyo à la culture manga, qu'il quote de Hunter Hunter à Dragon Ball Z en passant par L'Attaque des Titans - "j'ai un monstre en moi comme Eren" ou encore Olive et Tom), de la Nouvelle-Orléans et de ses trompettes, de LA, des toits du nord de Paris, l'épicentre de sa plume, mais aussi de La Trinité (Alpes-Maritimes) où il est né, sans oublier un bout de sa Grèce natale (Mytilène sur l'île de Lesbos, qui flirte avec la Turquie) à laquelle il rend un hommage à travers les rébétis, chanteurs populaires qui racontaient les flux migratoires des années 1920 et tellement d'actualité (dans "Oλα καλά", qui signifie "tout va bien" en grec). On aperçoit aussi, dans la traînée de ces "Etoiles vagabondes", la Belgique et Bruxelles, puisque c'est dans notre capitale qu'a été enregistré "au coeur" son feat très remarqué avec Damso, intitulé "Tricheurs", usine à punchlines acérées.

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Ce vague à l'âme, il le traîne jusqu'au choix du titre d'un de ses (meilleurs) tracks, "Takotsubo", une cardiomyopathie qui surligne en gras son mal de coeur après avoir connu le succès.


Vanessa Paradis, après Catherine Deneuve

Autre featuring notable, qui reflète bien la tessiture mélancolique de l'album : "Dans l'univers", avec... Vanessa Paradis. Après avoir tourné avec Catherine Deneuve, un duo avec Vanessa Paradis : il ne nous étonnerait pas qu'il collabore un jour avec Françoise Hardy ou Jane Birkin ! Il y a chez Nekfeu cette conception du dépassement de soi au service de son art, cette envie d'y laisser sa trace en faisant ce que les autres n'ont jamais fait : annoncer la sortie d'un album immédiatement disponible sur scène ("Cyborg"), sortir un album au cinéma (lire notre article sur ce qu'il s'est passé au Kinepolis de Bruxelles hier soir), poser avec Vanessa Paradis,...

Ce morceau, fusion de deux voix avant tout, est un dialogue mélancolique sur le désir de l'autre lorsqu'on sait qu'il nous nuit. Cet album, pour Nekfeu, traite beaucoup de tout cela : des amours impossibles, des fêlures du coeur, de la bassesse des tréfonds de l'âme humaine, de la déprime (comme sur "Alunissons" : "Parfois, j'me demande si j'existe vraiment/De ma vie je n'suis qu'un spectateur/Alors j'me fais du mal mais discrètement /Le psy m'a dit : "C'est qu'un aspect d'ta peur").

Nekfeu, "cheum" qui a "poussé comme une rose parmi les orties", est incontestablement le rappeur le plus littéraire de son époque (qui succède, à nos yeux, à celle des lyricistes Kery James, Médine ou Lino). Il plante un décor (au début de "Elle pleut") comme Stephen King couche ses descriptions, il switche de Maupassant à Jim Carrey ("Menteur Menteur") en passant par Hideo Kojima ("Voyager léger") ou Manny dans Scarface, expose un code de valeurs et des prises de positions idéologiques fortes ("force à mes LGBT", une position pas si simple à tenir lorsqu'on est rappeur), pose sa voix et la fait redécoller lorsqu'il est question de kicker comme à l'époque de 1995 (dans ce registre, "Compter les hommes", le morceau avec Alpha Wann - collègue de L'Entourage et accessoirement l'un des rappeurs les plus sous-estimés de sa génération - est particulièrement recommandable).

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Parce que oui, ne nous y trompons pas : "Les étoiles vagabondes" a beau poser ses instrus, il reste un album de rap. Flow, punchlines, banger, assonances (le péché mignon de Nekfeu), multisyllabiques : tout y est. Il est trop tôt pour dire s'il s'agit de l'album de l'année. L'écriture du disque nous a largement convaincus, le choix artistique d'instrus très mélancoliques, jazzy, dont bon nombre sont dans la même tonalité, un peu moins. A dire vrai, on trouve peut-être "Cyborg" plus spontané, nerveux et réussi que ce nouvel album. Mais 'Les étoiles vagabondes' est un projet qui inscrit définitivement Nekfeu dans la galaxie des artistes (multisupports) accomplis, tant sur le fond que sur la forme. L'une des meilleures plumes françaises de son époque, toutes catégories confondues.


Les 5 titres de l'album à écouter absolument

- "Les étoiles vagabondes""

- "Menteur Menteur"

- "Takotsubo"

- "Voyage léger"

- "Tricheur" /"Compter les hommes" (impossible de les départager, le feat avec Damso est tellement attendu, celui avec Alpha Wann résonne comme une alchimie parfaite)


Nos 5 punchlines préférées sur l'album

- "Je ne savais plus m'aimer avant que tu m'ais réappris / Je déteste le rap de blanc, j'aime le rap quand tu mets rien après"

- "Dans la poche, j'ai 6K comme Simpson / Tous les jours sur l'divan, comme Simpson / J'suis né O.G. comme Simpson/ Ils m'ont mal jugé, comme Simpson"

- "Les gens de mon pays vivent dans le déni, tu demandes pourquoi je suis dans mon délire ? Des bicraveurs jugés comme pour un crime et des pédophiles comme pour un délit"

- "T'as cru voir une simple poignée de mains mais le pochon passait d'une paume à l'autre / Que du béton dans le panorama, Paname aura toujours plein de rats morts / Trafique les freins de la Panamera / On effacera les preuves, ouais, mais pas nos remords"

- "Grandir avec de l'or en barre, hérité de vos rents-pa / Quand les grilles des écoles privées deviennent vos remparts / Alors ouais, on peut tous s'en sortir, c'est vrai/ Mais faut quand même faire beaucoup plus d'efforts en bas / En bas, Tu sais c'qu'ils t'diront si jamais tu leur en parles ? "T'inquiète pas va, quand y a du chiffre en jeu, on devient forts en maths"