Il y a des amis qu’on a envie de remercier toute sa vie. Le samedi 19 août 2006, épuisé par une intense et pluvieuse journée au Pukkelpop festival (Hasselt), nous envisagions sérieusement de rentrer chez nous avant la prestation de l’ultime tête d’affiche. “Fais un effort, c’est quand même Daft Punk” s’est-on alors sèchement entendu rétorquer avant de rejoindre, de mauvaise grâce, la foule massée devant la scène principale. Puis virent les premiers bidouillages électroniques, le son immédiatement reconnaissable de “Robot Rock” et l’explosion orgasmique qui suivit. Parfait de bout en bout, visuellement éblouissant et musicalement exceptionnel, le grand spectacle offert par le duo français sur la tournée “Alive” est instantanément devenu mythique, avant de circuler pratiquement 24h sur 24 sur les écrans de télévision du monde entier.

On ne pouvait pourtant pas parler de surprise. De sa création à Paris en 1993 par Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, à sa dissolution annoncée lundi après-midi, Daft Punk (littéralement “punk idiot”) a connu, et parfaitement entretenu, la gloire. Dès la sortie de l’album Homework en 1997, tous deux s’imposent en pionniers de la fameuse French Touch électronique. Leur son est novateur, unique, alliant la puissance des basses à la simplicité mélodique qui fait le succès des grands tubes.

“Da Funk”, premier single et premier succès, s’inscrit, en outre, en dehors de toute tendance connue. L’identité est là, forgée dans l’acier et doublée d’un volet visuel tout aussi marqué. Le génie des deux copains de classe réside dans la globalité qui caractérise leur approche. D’autres ont cultivé le mystère avant eux, mais Daft Punk sublime cet art en apparaissant d’emblée systématiquement masqué, interviews incluses. Tout le monde les connaît, mais personne ne les voit, ce qui confère immédiatement à leur univers une portée universelle

Au mystère s’ajoute la rareté. En 28 ans de carrière, la paire ne sort que quatre albums et ne se lance que dans deux tournées mondiales triomphales, éloignées de dix ans. À chaque fois, les musiciens prennent le contre-pied des tendances et viennent se placer exactement où on ne les attend pas.

Dernier et ultime exemple en date, l’album Random Access Memories (2013) les voit même délaisser leurs si précieuses machines pour produire une œuvre très funk, conçue en acoustique avec la crème des musiciens du genre. L’audace paie, le disque s’écoule à quatre millions d’exemplaires, récolte cinq Grammy Awards, et relance une nouvelle fois l’engouement général autour des hommes casqués.

Aucune tournée n’est toutefois annoncée dans la foulée. Daft Punk fait bien l’une ou l’autre apparition et soigne ses collaborations, mais ne livre aucune information sur de possibles projets en cours. Chaque frémissement de leur part déclenche donc inévitablement une véritable tornade médiatique et un torrent de rumeurs. En 2017, les forums regorgent de visionnaires prédisant un retour sur scène imminent. L’info est crédible, le duo est sorti de sa tanière en 1997 et 2007, le show décennal pourrait bien devenir sa marque de fabrique. Mais tout cela est bien trop prévisible pour Bangalter et de Homem-Christo. En annonçant subitement et brutalement sa dissolution via une séquence vidéo de 8 minutes Daft Punk a ponctué sa magistrale carrière à sa manière. Sortant, quand on ne l’attendait pas, l’information que personne n’avait vu venir.