Envoyé spécial à Paris

Publié vers 1592, "Xi You Ji" (publié en français par la Pléiade sous le titre La pérégrination vers l'ouest) est une des oeuvres les plus connues de la littérature chinoise, une de ces épopées fondatrices de mythes et de références culturelles connues de tous, petits et grands. Ce livre fleuve conte les 81 tribulations (9 x 9) d'un Roi singe, né d'un oeuf de pierre qui, après diverses frasques punies par cinq cents ans d'emprisonnement entre les doigts de Bouddha, est investi pour sa pénitence de la mission de protéger Tripitaka, moine bouddhiste chargé de ramener en Chine les Ecritures saintes. Les voilà parti pour de rocambolesques aventures en compagnie de Porcet, du Moine Sablon et du Cheval blanc.

Le metteur en scène chinois Chen Shi-Zheng, à qui l'on doit notamment une mémorable adaptation de l'opéra chinois "Le Pavillon des Pivoines" mais aussi diverses mises en scène d'opéras du répertoire classique, rêvait depuis longtemps d'une version opéra de "La pérégrination vers l'ouest".

Neuf tableaux

Jean-Luc Choplin, directeur du Théâtre du Châtelet de Paris lui en a offert l'occasion, lui adjoignant pour la partie musicale un homme à l'esprit d'ouverture et à l'inventivité incontestables : Damon Albarn, leader et fondateur du groupe Blur. A la base de projets aussi divers que Gorillaz, Mali Music ou The Good, The Bad and the Queen, Albarn n'est pas venu seul puisqu'il a amené avec lui Jamie Hewlett, l'homme des visuels de Gorillaz. Le Chinois a emmené ses deux complices en Chine pour qu'ils s'imprègnent des lieux et de la culture, et il en résulte aujourd'hui ce "Monkey, Journey to the West", un étrange et bel objet scénique mêlant traditions orientale et occidentale, culture rock et cirque chinois, danse et acrobaties, dessin animé et comédie musicale. Réduit à neuf tableaux par Shi-Zheng en compagnie du dramaturge David Greenspan, le roman fleuve laisse ici un opéra d'un peu moins de deux heures donné sans entracte.

Kaléidoscope

De style essentiellement occidental nonobstant nombre d'effets (et d'instruments) orientaux, la musique d'Albarn emprunte talentueusement à la pop, à l'esthétique sixties, au new age, aux courants expérimentaux, au minimalisme, à la musique électronique voire au hip-hop. C'est un kaléidoscope assez réussi, avec notamment des interludes instrumentaux qui ponctuent les changements de tableaux. Le livret étant écrit - nonobstant le titre anglais de l'oeuvre - en mandarin, tous les rôles sont chantés et joués par des artistes de cirques chinois, les voix (parfois un peu instables) et l'orchestre étant amplifiés.

C'est dire que la dimension visuelle est au moins aussi importante que la composante musicale : et le travail scénique est effectivement spectaculaire, avec des acrobates et des contorsionnistes, avec des effets de machinerie qui font monter et descendre les personnages dans les cieux, avec des chorégraphies, combats et autres mouvement remarquablement réglés, avec de faste de couleurs propre aux représentations chinoises (superbes scènes des fonds marins ou du dragon).

L'humour est omniprésent jusqu'à friser parfois le kitsch à force de flirter avec le second degré, mais le spectacle, qui évite les travers du pastiche et de l'exotisme de pacotille, respecte joliment la dimension allégorique du mythe et séduit par sa dimension poétique. De quoi ravir un large public qui n'est certes pas celui des aficionados du lyrique au sens traditionnel du terme, mais qui est sérieusement rajeuni par la présence en nombre d'enfants et de fans de Blur ou Gorillaz.

Paris, Théâtre du Châtelet, jusqu'au 13 octobre; 00.33.1.40.28.28.40, Web www.chatelet-theatre.com