Musique & Festivals

Il y eut le retour, la renaissance même. C’était en 2004. Après dix ans d’absence, Daniel Darc, ex-Taxi Girl revenu de loin, du gouffre, publiait l’album "Crève Cœur", touchant et magnifique, fruit de la rencontre avec le compositeur-arrangeur Frédéric Lo. Il y eut la confirmation, non moins belle. C’était en 2007 : "Amours suprêmes", opus d’un poète écorché alors marqué par le décès de proches, d’un rescapé s’agrippant fermement à la musique et à la vie. "La taille de mon âme", qui vient de paraître, exhale un parfum de liberté, de doux chaos, de détachement. L’album d’un homme qui paraît apaisé, et qui, pour l’heure, n’aspire qu’à se "marier à Graceland" - la résidence de son idole Elvis. Un disque, en tout cas, qui l’assied parmi les grands de la chanson, même s’il n’est pas, à proprement parler, un grand chanteur. "Je suis doué pour l’addiction, pas très pour la diction" l’entend-on dire, de sa voix cassée, sur l’album.

"La taille de mon âme" décline des thématiques chères à Daniel Darc : l’amour perdu, les amis disparus, la marge, la chute, le paradis, le pardon. Mais d’autres fils se tissent ici dans l’univers Darc : le temps qui "doucement s’enfuit" et les "vœux de bonne année" qui sont d’année en année "moins nombreux à poster", le rejet de la nostalgie, la pseudo-fascination pour les mauvais garçons ("les femmes aiment les tatouages qui partent au lavage"). Toujours immédiate, cabossée, serrée, son écriture apparaît de surcroît comme libérée, s’autorisant davantage la répétition, la coupure, la légèreté. Le jeu verbal aussi. "Crad est Darc, Elvis versa" chante l’intéressé (C’était mieux avant). "Fuite&fin/Le premier des deux qui crève attend l’autre" (My baby left me). "Je suis né en mai/C’est moi le printemps/D’un ventre épais/J’ai foutu le camp/Un ange déçu/Ange de néon/Un ange de plus/Ange de néant" (C’est moi le printemps). Darc tantôt chante, tantôt dit, ou un peu les deux. Il balade sa voix comme elle vient, sur des envolées orchestrales, un piano lent ou encore des riffs électriques.

Cette énergie, l’album la tire pour beaucoup de la rencontre entre Daniel Darc et Laurent Marimbert, musicien, compositeur et arrangeur. "C’est Christophe qui nous a présentés, chez lui, raconte Darc. Comme on n’osait pas se parler, on est timides, je lui ai proposé de me jouer un truc au piano. On a enchaîné le lendemain en studio, et puis tous les jours. C’était super. On a fait ça en un mois". Le "couple" musical Darc-Lo fonctionnait pourtant bien "Oui, mais la lune de miel était passée. J’ai toujours autant d’affection pour Frédéric. Mais ça ne marchait plus."

Laurent Marimbert "m’a fait aller au-delà de ce que j’aurais pu ou osé faire. Par exemple ce qu’on a appelé les variations". A savoir quatre intermèdes, "des bouts de choses placés entre les titres - on voulait faire un truc un peu cinématographique". Des poèmes dits (l’un d’eux n’est autre que des bribes du discours de Martin Luther King "J’ai fait un rêve") mais aussi des phrases captées au vol. Car si Darc mise sur la fraîcheur de la rencontre avec Marimbert, le tandem apprécie par ailleurs que ce qui sent (le vécu), ce qui tache : "Je n’aime pas ce qui pue le savon" dit-il. Ainsi l’album garde-t-il des traces du travail réalisé en studio : bruits de fond, réaction spontanée ("Il pleut, merde, j’ai oublié mon cuir", pendant une chanson), texte répété Et, au milieu de tout ça, un solo de violoncelle, interprété par l’excellent Jean-François Assy. C’est comme la chanson "My baby left me" : "Laurent m’a enregistré vingt minutes. Je disais des trucs, j’improvisais le texte. Et il a coupé dans le texte et fait un collage. Ce qui me rapprochait de ce que j’aime, de William Burroughs, du cut-up, de ces techniques d’écriture". "Non, vraiment, c’était la lune de miel parfaite", conclut le chanteur. A tel point qu’il n’a pas éprouvé l’envie d’inviter quelque confrère, comme c’était le cas sur "Amours suprêmes" (Alain Bashung, Robert Wyatt).

Sur "La taille de mon âme" comme sur ses deux prédécesseurs, par contre, Darc expose sa foi - il s’est converti au protestantisme sur le tard. Que ce soit dans les mots, a fortiori dans "Soit sanctifié", véritable prière, ou dans l’image. Sur la pochette, l’artiste apparaît nonchalamment agenouillé dans une église, le coude sur sa valise, perfecto ouvert dévoilant son torse nu tatoué - d’une croix. "J’ai pensé au film "Bad lieutenant". On se promenait avec le photographe Julien Lachaussée, on a vu cette église, je lui ai dit : pourquoi pas là ?". "Ce n’est pas sacré, pour moi, une église, appuie le chanteur. Ce sont quatre murs construits par des ouvriers, où on peut se rencontrer."

N’empêche, Daniel Darc a été invité à se produire, ces 6 et 7 décembre, au Collège des Bernardins à Paris, un "lieu de recherche et de débat pour l’Eglise et pour la société" qui l’a choisi pour inaugurer son cycle "Monstres sacrés" ("des figures cultes de la scène musicale qui ont en commun d’entretenir un lien avec la question du sacré"). Le titre "monstre sacré", faut-il le dire, ne fait ni chaud ni froid à Darc. Par contre, la perspective de se produire là - dans une nef cistercienne de surcroît - réjouit l’ex-icône punk. "Je peux sans doute toucher là des gens que je ne toucherais pas autrement. Et puis pour l’acoustique, c’est super".

"On sera trois, avec Jean-François Assy au violoncelle et Kalim B au piano", explique le chanteur, qui joue lui-même de l’harmonica ("avec un son proche du sax") et de l’ukulélé. Et ne lui dites pas que ce trio acoustique - qui favorise la compréhension des paroles, se réjouit-il - l’éloigne du rock. "Qu’est-ce que ça veut dire, rock, maintenant ? N’importe quelle jeune femme qui a fait la Star Ac’, qui met une Gibson avec un Marshall et une disto à fond, ça devient du rock ? Je crois que moi a cappella, ou Alan Vega (NdlR : chanteur de Suicide) avec son magnétophone pourri derrière, c’est plus rock qu’un mur de Marshall" lance Daniel Darc. Qui, soit dit en passant, a semé quelques noms d’icônes rock et punk dans ses paroles, Elvis bien sûr, mais aussi Keith Richards et Richard Hell.

Cela dit, là, c’est plutôt de la country qu’il écoute, "Merle Haggard, Kris Kristofferson (un des plus grands paroliers de tous les temps), Willie Nelson ". Du jazz aussi. Le jazz qui anime un de ses projets en cours : "J’écris des musiques pour des films, un moyen métrage et un long métrage" confie-t-il, sans en dire plus. L’écriture d’une (auto)biographie se dessine par ailleurs. "On va écrire ça à deux, avec Bertrand Dicale". Besoin de raconter sa vie ? "Pas que ça. J’ai vécu des périodes, enfin Je suis une sorte de témoin de ma génération, peut-être. Enfin, c’est prétentieux de dire ça". Pas tant que ça : il doit y en avoir à raconter, sur la scène punk de la fin des années 70 et des années 80 Une période qu’il regrette ? "Je ne regrette rien, je ne regarde jamais en arrière, c’est une perte de temps, tout ça".

Si le Darc de "La taille de mon âme" ne parle plus de l’écriture comme d’une souffrance, d’un "abcès à crever", elle n’en reste pas moins un besoin vital. "J’écris tout le temps, j’ai plein de cahiers remplis. Comme un mec qui s’entraîne pour faire le marathon", s’amuse-t-il. Au moment de faire un disque, on l’aura compris, il ne revient pas à ces carnets, préférant la spontanéité, les aspérités de l’écriture immédiate. "Continuer à faire des disques to the core, au plus près de l’os, de l’âme, sans filtre" : voilà comment il voit l’avenir.

On laisse le mot de la fin aux "Enfants du Paradis", Jean-Louis Barrault et Arletty, conviés sur "La taille de mon âme" : "Comme vous êtes belle !" "Je ne suis pas belle, je suis vivante, c’est tout".

Daniel Darc, La taille de mon âme, Sony. En concert aux Nuits Bota en mai 2012.