Attends, je te rappelle, je suis dans un atelier de lutherie", nous coupe Daniel Hélin d’une voix fluette. Deux minutes plus tard, le petit apprenti luthier sort de son atelier, se réfugie dans une voiture, et choisit soigneusement ses mots avant de nous parler.

Les mots, justement, lui ont donné une vie, un métier, une voie non balisée vers la liberté. Dans un monde qui n’en peut plus d’être enfermé, Daniel manipule le réel pour le sublimer. "La poésie est un état d’esprit, laisse-t-il filer. Tu t’inspires de ce qui est, et tu expires ce que tu veux en faire. Là, par exemple, il pleut à verse sur le pare-brise, je suis dans une vieille Peugeot 206. Mais je peux très bien laisser venir l’idée que je suis dans un voilier et que l’eau coule sur une baie vitrée donnant directement sur l’océan." "Je sais très bien que je ne suis pas vraiment dans un bate au, poursuit-il, hilare. Je n’ai pas pris de drogue. Mais le cerveau me laisse la possibilité de partir dans l’imaginaire, de donner une autre qualité à la vie, au concret. Je vois la poésie comme un rapport au monde aspirant à quelque chose de plus beau, de plus haut. La spiritualité est poésie, la foi aussi. Tout le monde en fait à sa manière."

Ottignies, symbole de l’ennui

Son imaginaire lui sert bien, à Daniel, quand il grandit dans une cité d’Ottignies (Brabant wallon) rebaptisée "symbole de l’ennui mais en pire". Le petit gamin rondouillard joue "les ploucs de service" dans une école catholique de bon aloi, s’amuse "avec ses amis marocains" quand il rentre dans la cité, et finit systématiquement au goal parce qu’il "est gros" et ne court donc pas très vite.

Le reste du temps, il lit, beaucoup, en permanence. "Trouver les clés de compréhension du monde, c’était compliqué avant de découvrir l’art, constate le personnage. J’ai cru que j’allais devenir aventurier, mais je suis trop couillon. J’ai voulu devenir voyou et faire des bêtises, mais ça n’allait pas non plus parce que je suis plutôt doux et drôle." Même un job d’éducateur ne lui va pas, parce qu’il fume des joints avec les jeunes "pour être sympa", et voilà que Daniel finit à la chaîne dans une usine industrielle. Heureusement pour lui, il y a le théâtre, un petit atelier dans la maison des jeunes, qui fait office de révélateur.


Libéré, Daniel Hélin se goinfre, passe de la scène à la jonglerie, au monocycle et au crachat de flammes. Au Conservatoire section "Arts de la parole", il ne trouve rien de mieux à faire que de présenter son examen… sans dire un mot. "Je jouais un ange qui se suicide, sur un trapèze, avec un fond musical, s’amuse ce doctorant en auto-sabotage. Je me suis fait recaler, évidemment, mais j’ai réussi brillamment l’année suivante. La logique, derrière tout ça, c’est la curiosité, chercher autre chose, autrement." On a bien envie de le classer dans la catégorie "doux dingue marginal et foireux" mais, quand il écrit, le poète s’acharne avec sérieux. "J’aime les vers bien faits, les textes bien construits, l’écriture classique, s’empresse-t-il d’ajouter. Je suis un tragédien qui fait le con, un collectionneur de métaphores, mais je pars toujours du réel."

Dès la fin des années 1990, Daniel Hélin crée une série de spectacles de chanson, gagne le prix "découverte" du festival Les Printemps de Bourges, le prix du disque "chanson Québec-Wallonie de l’année" et tourne un peu partout en francophonie, accompagné par des musiciens. L’album Les Bulles, en 2001, lui ouvre même les portes d’une longue tournée, dont des premières parties pour Miossec, Zazie, Higelin, Jane Birkin, Henri Salvador et Hubert-Félix Thiéfaine.

Le coup du pingouin

Entre les tournées, Daniel se retire de la société, écrit des poèmes par centaines, et prend tout son temps. Pas de quoi maintenir le rythme qui sied aux carrières évidemment, mais ce n’est pas l’objectif. L’acrobate de la plume opère à son rythme, et se brûle les ailes en 2014 avec une création présentée au Festival d’Avignon (France). "Je me suis ruiné, j’ai tout perdu, notamment de l’argent, mais surtout de la motivation. Alors évidemment, je me suis posé une question de sens : ‘À quoi sert tout ce bordel ?’"

Désillusionné, l’ange déchu passe à autre chose. On ne renonce jamais à la poésie, mais on peut brièvement quitter la scène. Le comédien devient guide nature, puis luthier, une façon de quitter "la branlette artistiquoïde" pour revenir au concret. Durant des années, l’artiste continue toutefois à écrire et se produire sporadiquement, jusqu’à ce que deux compères musiciens - Louis Evrard et Gil Mortio - ne viennent le rechercher pour un nouveau projet baptisé Pingouin (autoproduction, sorti le 12 octobre 2020, lire ci-contre).


Les mots, c'est le moyen le plus économe d'emmener quelqu'un très loin

Le nouvel album de Daniel Hélin, réalisé en collaboration avec Gil Mortio et Louis Evrard, devait initialement s’appeler La revanche du tardigrade. C’est plus vendeur que Pingouin, mais, comme le dit fort justement son auteur, "l’ennui, c’est que très peu de gens savent ce qu’est un tardigrade. Il aurait systématiquement fallu prendre vingt minutes pour l’expliquer, ça aurait fini par poser problème". Pas évident, non plus, de décrire le projet. "Certains diront que c’est du slam, mais ils se trompent. C’est de la poésie où l’on peut danser, grâce à la musique de Louis et Gilles. Moi, je suis conteur, je raconte des histoires."

"Je ne suis pas essentiel"

En plein Covid, le poète comprend bien qu’il n’est pas "essentiel". "Le terme est difficile, je trouve, parce que c’est avant tout une question : qu’est-ce qui est essentiel pour nous ? Personnellement, ça fait vingt-cinq ans que je vis dans une roulotte en bois, que je vais chercher de l’eau chez la voisine, que je n’ai pas de frigo et que j’ai arrêté de manger des animaux. À ce niveau-là, je suis essentialiste depuis bien longtemps. Mais je suis habitué à entendre que ma pratique, elle, est non essentielle. Je l’ai bien vu dans les fins de mois difficiles, et je comprends qu’elle soit considérée comme telle par 99 % des gens. Elle l’est pour moi, par contre, et si je travaille pour la rendre suffisamment convaincante, elle sera importante pour d’autres."

Chacun son histoire

"Nourrir l’esprit, en revanche, est absolument fondamental, poursuit Daniel Hélin. La vie ne revient pas à être un simple morceau de viande qui se déplace pour se nourrir d’aliments. Ce qui me manque, aujourd’hui, ce n’est pas la culture au sens d’aller au cinéma ou au théâtre, c’est le bordel, discuter avec des vieilles dames ou des Marocains bourrés, rester dans la spontanéité humaine."

C’est précisément ce que le bonhomme recherche quand il écrit une chanson ou se produit sur scène. "Un texte devient une chanson quand il en dit plus que ce qu’il raconte. Tu peux comprendre un mot ou une métaphore au premier degré, mais, derrière, il y aura toujours autre chose. Chacun y voit sa propre histoire. Quand tu chantes, il y a toujours bien quelqu’un dans la salle pour partir avec toi dans son propre voyage à ton invitation. C’est ce que j’aime dans les mots et la littérature, c’est le moyen le plus économe d’emmener quelqu’un très très loin. Quand je te parlais de voilier tout à l’heure, libre à toi de me suivre ou non, et d’y voir ce que tu veux sur base de quelques lettres."