Celui qui s’engage dans le désert ne peut revenir sur ses pas", écrivait Paulo Coelho en 1988. "Et quand on ne peut revenir en arrière, on ne doit se préoccuper que de la meilleure manière d’aller de l’avant." À Tucson, Arizona, les gens avancent ou stagnent, mais ne reculent jamais. Car le désert est partout, comme le soleil, brûlant dès les premières heures de la matinée, sublime à l’heure du coucher, mystique lorsque son aura s’évanouit. Aussi vaniteux soit-il, l’Homme y est constamment remis à sa place, tant ce gigantesque monde de sable et de roche n’ayant que faire de la pauvre clôture séparant le Mexique des États-Unis le dépasse.

Joey Burns y vit depuis toujours, Calexico le chante. Le groupe formé par ce cow-boy philanthrope, son batteur John Convertino et une dizaine de musiciens américains, mexicains ou les deux est un mini-Tucson à lui tout seul, prolongeant depuis vingt-cinq ans l’ambiance unique et poétique des lieux.

Un entretien vidéo par Zoom constitue donc une occasion rêvée de quitter la grisaille bruxelloise pour la fournaise arizonienne le temps d’une heure. Mais Joey Burns répond aussi frigorifié qu’excité. Pour la première fois de son existence, il a abandonné son Sud pour s’installer dans le grand Nord, où se trouve l’Idaho natal de sa femme.

"Je vais voir de la neige à Noël", s’exalte presque cet homme affable et chaleureux, toujours paré d’un jeans et d’une chemise boutonnée jusqu’au cou. Comme une bonne nouvelle arrive rarement seule, Calexico s’offre pour l’occasion un album de Noël : Seasonal Shift ** (Konkurrent, City Slang), à mille lieues de là où le groupe était attendu. "Certaines idées sont venues à Tucson, d’autres plus tard, après mon arrivée ici", précise Mr Burns. "Notre précédente tournée terminée, on m’a demandé de composer une chanson de Noël et j’ai accepté. Puis le confinement est arrivé, et avec lui un deuxième morceau, puis un troisième, et ainsi de suite. Mais l’idée a toujours été de ne pas se focaliser sur une fête en particulier, plutôt d’évoquer le ‘changement de saison’, la transition intérieure que l’on vit tous, la saisonnalité de nos émotions et les différentes voies que ces émotions empruntent selon les contextes et les époques."

Pas de bol, Joey oublie ses instruments lors du déménagement. Deux bonnes âmes acceptent de quitter leur désert et d’aller lui apporter l’ensemble dans sa ville polaire, où tous trois finissent par s’enfermer une semaine en studio avec les baffles et le chauffage à fond. 

Calexico s'est délocalisé, mais les sudistes restent fondamentalement empreints de culture latine, alors leur Noël sonne fatalement mexicain. Il y a des guitares, des trompettes et beaucoup d’amour sur "Mi Burrito Sabanero " ou "Seasonal Shift ". Ajoutez-y un brin de fado avec le superbe "Tanta Tristeza ", porté par la voix intense de la chanteuse portugaise Gisela João, et votre fête de famille aura déjà une autre teinte. "J’avais juste envie de rencontres, de créativité et de collaborations, insiste Joey Burns. Peu importe que ce soit un chant de Noël ou non, finalement. La fin de l’année est une célébration familiale, mais peut aussi vous renvoyer à vous-même, à une certaine tristesse, une solitude. Partager quelque chose - une chanson, un dîner, des cadeaux - avec des proches ou des étrangers est tout ce qui compte, in fine."

C’est précisément cette large palette culturelle qui fait le charme et la beauté du groupe américain. Le sirupeux "Hear The Bells " et l’abominablissime "Happy Xmas (War is Over) ", singles classiques et très occidentaux, constituent donc les seuls et uniques moments pénibles (mais alors, vraiment pénibles) de l’écoute de ce seizième album. "J’apprécie votre franchise, commente Joey avec son ouverture d’esprit habituelle. Nous voulions proposer de la musique du monde, le monde dans son entièreté, c’est ce que nous avons fait."

Au rayon des réussites, en revanche, on ne peut que s’incliner devant le sublime "Hearts Of Downtown ", en duo avec le bluesman nigérien Bombino. Quand le cow-boy croise le Touareg, leurs guitares s’accordent à merveille, leurs déserts s’unissent et donnent vie à une petite pépite bourrée de saveurs qu’on imaginait pourtant peu compatibles.

"Au début, Bombino n’osait pas trop se livrer, se remémore Joey Burns. Nous lui avions envoyé les paroles traduites en français, il était totalement libre de faire ce qu’il voulait, mais il ne se lâchait pas. Ce n’est que quand nous lui avons demandé de prendre plus de libertés à la guitare qu’il est arrivé avec ce son incroyable. Voilà, c’est ce qui se passe quand des personnes se réunissent et décident de mettre leurs inspirations en commun." Calexico n’est que ça, finalement, une série de belles rencontres, sans nations, ni frontières.