Musique / Festivals

L’album était en plein processus de production. Daniel Darc avait enregistré ses voix. Le choix et l’ordre des chansons étaient fixés. Le titre avait été suggéré par le chanteur lors d’une session d’enregistrement. Une bonne partie des arrangements était décidée. Le tout en tandem, avec Laurent Marimbert (*) qui avait déjà arrangé et réalisé le précédent album de l’ex-Taxi Girl, "La Taille de mon âme" (2011). Darc, qui était alors "très en forme" se souvient son compère, était attendu dans son studio le 28 février 2013, pour poursuivre le travail. Il n’est jamais venu. On l’a retrouvé mort à son domicile. Un œdème pulmonaire - et non l’excès de médicaments et d’alcool comme cela fut dit à l’époque - a emporté cet artiste atypique.

Un Darc qui ne cessait de chanter la mort, l’amour, les remords, la rédemption, le paradis et l’enfer, depuis son retour remarqué en 2004 ("Crève-Cœur") après des années de silence discographique, d’addictions, de chute. "Quand je mourrai, j’irai au paradis/C’est en enfer que j’ai passé ma vie", chantait-il sur "Amours Suprêmes" (2008). "Crad est Darc, Elvis versa", s’amusait-il en 2011. Il nous avait alors laissé l’image d’un homme apaisé, la tête pleine de projets.

Fin septembre 2013, l’album "Chapelle Sixteen" est finalement paru. On est ici, on l’aura compris, loin des fonds de tiroir qui constituent certains disques posthumes. Surtout, cet opus mérite vraiment le détour (lire ci-dessous).

C’est donc le compositeur et producteur Laurent Marimbert qui a terminé l’album après le décès du chanteur. Non sans avoir hésité, nous explique-t-il depuis Paris. "Plusieurs éléments ont fait que l’album est sorti. Daniel parlait beaucoup de la mort et souvent, il me disait : s’il m’arrive quelque chose, je veux que tu finisses l’album. Quand il est parti, j’ai eu du mal à l’envisager. C’est sa maman qui m’a convaincu : "Daniel parlait de ce disque tous les jours, il en était très content."


Comment se passait le travail en commun ?
 

C’était assez particulier. Depuis l’album précédent déjà, on écrivait les chansons ensemble - dans les faits, lui faisait les textes, moi les musiques -, et on signait tout de nos deux noms, pour se donner la possibilité de modifier l’un ou l’autre élément. On était dans un champ de grande liberté. Le choix des chansons, on l’a fait après six mois de travail ; on se voyait trois jours par semaine ; on a écrit plus de vingt-cinq chansons. Quand l’inspiration ne venait pas, j’avançais parfois sur les arrangements, en amont. C’est ce qui m’a permis d’enregistrer les voix de Daniel au bon tempo et à la bonne tonalité.  

Sur cet album comme sur le précédent, il y a des interludes ("variations"), moments captés au vol en studio.  Vous enregistriez Daniel Darc en continu ?  

Oui, avec son accord. Plusieurs chansons sont nées comme ça : Daniel se met derrière le micro et me raconte une histoire. Je la prends, je découpe un peu les phrases, je mets ça sur une mélodie, on en reparle et on réenregistre le tout plus tard. On l’a fait sur "La Dernière fois". Il me racontait des histoires personnelles : "La dernière fois que j’ai rencontré unetelle, elle était comme ci, unetelle était comme ça…" Nos journées commençaient par des discussions, on parlait de tout, de la vie.  

Dans le mot que vous lui adressez dans l’album, vous parlez d’un projet de spectacle…  

Après "La Taille de mon âme", on voulait faire un disque différent - moins tourné vers un aspect très poétique. On avait plein d’idées. J’ai parlé à Daniel d’un album concept. Quelques jours plus tard, il me dit : "j’ai l’histoire". Il me raconte celle d’un gars qui sombre dans la violence, dans la drogue, touche le fond, et ensuite, une seule chose compte pour lui : la rédemption. "C’est un peu ton histoire, Daniel." "Ah, tu as raison. Et bien on va faire ça." Le producteur a proposé d’en faire un spectacle. On était séduits. Mais après quelques chansons, on a abandonné. Daniel a dit : "Ça m’écrase un peu de me dire que je vais devoir écrire vingt-cinq chansons reliées les unes aux autres, sur ma vie." Cela dit, l’album "Chapelle Sixteen" et les chansons inachevées ne parlent que de cela : la vie de Daniel [NdlR : il y évoque même sa grand-mère déportée dans les camps de concentration]. 

Vous parlait-il d’autres projets artistiques ?  

Il allait jouer dans un film de Rachida Brakni. Il était plein de projets. On avait aussi l’idée d’un album piano-voix et d’une tournée à deux.  

Pour cet album, a-t-il posé des balises, du genre : "pas de ceci sur l’album" ?  

Non. C’était la liberté totale. La preuve : je lui ai même amené un boléro ("Mauvaise journée") ! Il m’a dit : "très chouette, je vais écrire un texte, mais ce n’est pas une chanson pour moi ! On va l’envoyer à Johnny Hallyday". Et quand on a enregistré la maquette, il a décidé de la garder.  

Peut-être est-ce une facette peu connue du public, mais c’était une personne pleine d’humour, non ?  

C’est ce qui me revient à l’esprit quand je pense à lui : des fous rires, des blagues. Daniel nous surnommait Danny Wilde et Brett Sinclair [NdlR : les héros de la série "Amicalement vôtre"]. C’était quelqu’un, certes, avec de grandes blessures et zones d’ombre, mais quelqu’un de très joyeux. Et c’était plus qu’un bon camarade, c’était quasiment un frère.  

Il y a des reprises parmi les "Inachevés" : "La Folle complainte" (Trenet) et "La Complainte de la butte" (Renoir/Van Parys). Auraient-elles pu apparaître sur le disque ?  

Les reprises, c’était une récréation qu’on s’octroyait de temps en temps, quand on n’arrivait pas à écrire de nouvelles chansons. On en a enregistré sept ou huit. Ces deux-là étaient ses préférées. Ne me demandez pas pourquoi. Ce qu’il y avait de bien avec Daniel, c’est qu’il était brut, on n’était pas dans l’explication. C’est aussi pour ça que ça marchait bien : on se surprenait sans arrêt. A aucun moment, on ne demandait : "oui mais pourquoi ? Comment ?" On était dans une énergie "rock".

Daniel Darc parle ici de mort mais aussi beaucoup d’amour.  

Un amour de la vie tout simplement. Le fait de parler de la mort, à mon sens, révèle un amour de la vie, qui était devenu très grand chez Daniel. D’un point de vue professionnel, il aurait encore fait des choses étonnantes. Et je pense qu’il aurait rencontré le grand succès populaire.

(*) Pianiste, compositeur et réalisateur français. Il a collaboré avec des artistes d’horizons très divers (Jenifer, Nolwenn Leroy, Etienne Roda-Gil, Christophe, Aznavour, Laurent Garnier...), signé des musiques d’expos d’art contemporain et composé plusieurs bandes originales. Il travaille actuellement sur celle du prochain film de Lucas Belvaux, dans laquelle chantera Emilie Dequenne.


"Chapelle Sixteen", un double CD Sony.