Darc persiste et signe

Sophie Lebrun Publié le - Mis à jour le

Musique & Festivals

C'est vrai que l'image lui colle à la peau : Daniel Darc est un survivant. Avec tout ce que le mot charrie : lutte, solitude, mais aussi force intérieure et in fine espoir. Ce n'est pas "Amours suprêmes", son nouvel album, qui démentira cette impression. "Second" opus solo, est-on tenté de dire, même s'il y en eut d'autres, tant le bouleversant "Crève Coeur" (2004) avait retenti comme une renaissance pour l'ex-leader de Taxi Girl, après dix ans de silence discographique, d'errance et d'excès - il n'était plus que l'ombre de lui-même. Daniel Rozoum alias Darc avait d'ailleurs obtenu en 2005 une Victoire de la musique catégorie "album révélation de l'année".

"Amours suprêmes", inscrit dans la lignée générale de son prédécesseur, balance entre "Remords", regrets, obsession de la fin, amour tendre et espoir. "Quand je mourrai/j'irai au paradis/C'est en enfer que j'ai passé ma vie [...] J'ai gâché ma vie", largue Darc. Et plus loin: "J'ai déjà entendu à peu près tout/Je voudrais juste sentir une peau,/quelque chose [...]. J'aimerais qu'on me trahisse/et pouvoir pardonner/Me foutre d'à peu près tout". Textes ramassés, directs, portés par des mélodies et des arrangements diablement efficaces, volontiers légers voire enjoués, qui lorgnent ici et là du côté de Gainsbourg. Tel "L.U.V.", sombre et lancinant quant à lui, avec Alain Bashung : un mémorable duo d'âmes damnées. Sur "Ça ne sert à rien", c'est le souffle, au sens propre, de Robert Wyatt qui accompagne Darc. Alors que "Serais-je perdu ?" pose une troublante similitude, jusque dans la voix, avec Cali.

Le rock, la meilleure arme

En cette fin d'après-midi, les traits marqués, l'esprit embrumé mais cherchant toujours l'empathie avec son interlocuteur, arborant un T-shirt "The Stooges", Daniel Darc a, de fait, un peu l'air d'un revenant. On ne croit pas si bien dire, malheureusement. Entre "Crève Coeur" et "Amours suprêmes", "j'ai fait une dépression assez grave. Mais je vais un peu mieux, là", confie-t-il presque d'emblée. "Beaucoup de choses me sont arrivées depuis deux ou trois ans. Il y a eu, notamment, beaucoup de morts autour de moi. Et pour la première fois, ce n'était plus d'overdose mais du cancer...", indique Daniel Darc, 48 ans, qui dit toutefois avoir trouvé une forme d'apaisement. "Récemment, je me suis dit que j'avais bien fait de choisir le rock et pas les armes", analyse-t-il, tout en nous invitant à réécouter "Stay free" des Clash. "Autour de moi, tous mes vieux copains d'école sont ou bien en prison - NdlR : dont certains qui s'étaient engagés dans l'activisme violent d'extrême gauche -, ou morts, d'une balle dans la peau parfois, ou atteints du sida. Moi, je suis toujours là ! Il m'a été donné une chance, je dois en profiter, je crois", indique-t-il.

Ce qui le tient debout ? "J'ai Dieu dans ma vie", répond simplement Darc, converti il y a quelques années au protestantisme. "J'ai aussi rencontré des gens qui comptent , dont Abd al Malik, qui est comme mon frère".

Le jazz, un point d'accroche

Il y a aussi ses "héros" du rock : Elvis Presley, Johnny Cash, Iggy Pop, Alain Bashung... Quoique, pour l'heure, c'est de blues et de jazz qu'il se nourrit musicalement, confie-t-il : Glenn Gould, Little Walter, Sonny Boy Williamson, Charlie Parker et surtout John Coltrane. C'est "A Love Supreme" du saxophoniste américain, l'une des manifestations les plus évidentes de sa quête spirituelle au travers de la musique (tiens, tiens), qui a inspiré au Français le titre "Amour suprême" et, décliné au pluriel, celui de son album. Coltrane, symbole ultime de liberté dans la musique. "Un autre truc qui me passionne, enchaîne Darc, l'esprit vagabond, ce sont les blancs qui font du jazz : ils se retrouvent un peu comme nous, Français qui faisons du rock. On est haïs, ou dans le meilleur des cas ignorés, par les "vrais". Ce qui peut être une force évidemment", acquiesce l'ex- idole punk des années 80.

Son second souffle, celui qui avait déjà porté "Crève Coeur", Daniel Darc le doit aussi à la détermination de Frédéric Lo, qui a composé, arrangé et co-réalisé ces "Amours"... parfois tumultueuses. "Pour Crève Coeur, on était comme un couple qui vient de se rencontrer, raconte l'auteur-interprète. Tandis que là, c'était le moment où le mec a une bière à la main et regarde un match de foot vautré dans le canapé, pendant que la femme se fait chier à d'autres trucs. L'histoire, c'était de trouver qui allait sortir le chien, etc." Entendez : se répartir les tâches, et accorder les violons malgré des styles différents - "l'un a besoin de sérénité, l'autre de chaos", révèle le texte de présentation du disque. L'état psychologique de Daniel Darc, alors fragile, n'aidant pas, confesse-t-il lui-même.

L'écriture, une souffrance

Mais la principale difficulté était sans doute ailleurs : dans l'écriture, souffrance autant que besoin vital, combat perpétuel, pour Daniel Darc. "Certains de mes amis écrivains essaient de me faire croire qu'ils prennent du plaisir à écrire. Je ne peux pas croire ça. Pour moi, c'est une purulence, un abcès qui empire de jour en jour, et la seule manière de se débarrasser de cette saloperie, c'est de le crever. Ça fait mal, mais ce qui se dégage fait une ligne dans un livre, une chanson", indique celui qui, enfant déjà, rêvait de devenir romancier. "Dès que j'ai pu, j'ai écrit, avec un stylo, sur du papier WC. Des petits romans. Je lisais pas mal de bouquins d'aventure et, enfant déjà, les Série Noire de mon père", se souvient Darc. Une quarantaine d'années plus tard, il confie avoir rédigé trois nouvelles, qu'il compte soumettre à l'avis de quelques proches. "Un roman, c'est trop long pour moi. Certains sont faits pour courir le 100 m, d'autres pour le marathon", sourit-il. Son truc, quoi qu'il en soit, c'est de "ne pas trop aller dans l'image littéraire, être court, rester près du caniveau", décrivait-il il y a peu dans un entretien sur le net. On y est, dans ce nouvel album, dix titres pour moins de 40 minutes, tissé de poésie brute.

"Sans la musique, je serais un gangster. Je serais mort, ou en prison", (se) répète à l'envi Daniel Darc.

Sophie Lebrun

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