Peu de gens se souviennent de ce qu’ils faisaient quand ils avaient 5 ans. Les images sont désordonnées, les flash-back furtifs, le ressenti parfois imprécis. Sauf lorsque votre vie est marquée par un événement qui change totalement son cours, dès votre plus jeune âge. Née dans le Cuba castriste en 1992, Daymé Arocena sait exactement ce qu’elle faisait à la fin de son premier quinquennat sur terre : elle chantait, partout, tout le temps. Tant et si bien que ses parents l’inscrivent à un concours de chant pour enfants, qu’elle remporte aisément.

"J’ai grandi dans un contexte un peu spécial qui voulait, qu’en gros, nous n’ayons de l’électricité que quatre heures sur vingt-quatre", nous explique-t-elle avec la voix rauque de la personne qui vient de se réveiller et de décrocher son portable… dans son lit. " L a seule raison de sourire, chez moi, était la musique. Chanter, danser étaient nos armes à nous pour alimenter notre âme et continuer à vivre."

À 8 ans, elle intègre une chorale professionnelle, avant de rejoindre - deux ans plus tard - le conservatoire de musique de La Havane. " Ma mère n’était pas musicienne, mon père n’était pas musicien, mais ils avaient des hormones musicales dans leur corps", ajoute-t-elle sérieusement " et je pense que je les ai toutes prises, parce que j’ai ça dans le sang". La jeune prodige étudie la musique classique pendant sept ans, découvre la musique folklorique et métissée de son pays à sa majorité, avant de s’engager spirituellement dans la Santeria : un culte local dérivé de la religion yoruba, qui imprègne totalement son jazz afro-cubain aux influences multiples, dont elle interprétera quelques extraits à Flagey, samedi soir.

Musique et spiritualité sont-ils indissociables à Cuba ?

J’ai écrit mes premiers morceaux à 10 ans et je voyais simplement cela comme de la création. Mais, aujourd’hui, j’ai connecté ma spiritualité avec ce que je suis. Je rêve littéralement mes morceaux. Quelque chose s’est développé dans mon esprit et je ne peux pas vous l’expliquer avec des mots. C’est profondément ancré dans la culture cubaine. J’ai pu étudier les grands compositeurs classiques cubains au conservatoire : Amadeo Roldán, Ignacio Cervantes… Tous ont été influencés ou connectés à la Santeria.

Qu’est-ce que la Santeria exactement ?

Au fil des siècles, Cuba a vu passer des milliers d’esclaves venus des royaumes africains. Chacune de ces nations avait ses rois, ses langues, ses pratiques religieuses, et ses ethnies, comme les Araras, les Lucumis, les Bantous ou les Yorubas. Toutes avaient des langues et des croyances différentes, et quand les catholiques sont arrivés, tout cela s’est mélangé. La religion Yoruba - la plus importante de Cuba, originaire du Nigeria - est restée, mais on y a ajouté des saints catholiques, des éléments d’autres pratiques proches du Candomblé brésilien. La Santeria est l’un des dérivés de tout cela, une religion personnalisée qui n’impose pas un comportement précis mais ouvre une voie personnalisée à chacun.

C’est aussi ce qui a fait de la musique cubaine une grande mosaïque ?

Oui, Cuba est un mix absolu de saveurs, de textures, de parfums. Ma musique est influencée par le jazz, la soul, le flamenco… Nous ne sommes qu’un grand mélange. Il n’y a pas de Blancs, de Noirs ou d’indigènes à Cuba. Il y aura toujours bien un con pour dire "je suis blanc" mais c’est faux, nous sommes tous le fruit d’un métissage, et la musique incarne cette liberté. S’exprimer est le symbole de la liberté. Aujourd’hui, les gens ne sont pas plus libres. Ils sont obsédés par l’idée de payer leurs factures, avoir du réseau sur leur téléphone, être présent sur Instagram. C’est une forme moderne d’esclavage. Ils ont plus que jamais besoin de musique et d’expression artistique.

Comment se déroule la vie d’un artiste dans le Cuba actuel ?

Il y a presque trop de musique chez nous. Chaque ville, chaque État regorge de musiciens… Mais il n’y a aucune infrastructure. Si vous voulez développer une carrière, vous faire connaître, ou même simplement sortir un album, vous devez partir. Le Mexique, le Brésil, la Colombie, ont d’immenses scènes locales, les artistes locaux sont célèbres chez eux, ils n’ont même pas besoin d’aller voir ailleurs, mais cela n’existe pas à Cuba. C’est terrible, car nous avons suffisamment de talents et de musiciens pour devenir la plus grande industrie musicale au monde, mais nous n’avons rien pour la développer. Le marché cubain de la musique est à Miami. Je ne suis personne chez moi, je ne gagne pas grand-chose. Mais ce n’est pas grave, parce que je viens de rien. Je veux simplement que ma musique soit entendue partout pour pouvoir représenter ma culture à l’étranger.

Daymé Arocena, en concert à Flagey ce samedi 5 octobre. Infos : www.flagey.be