Premier pays européen touché par la pandémie, longtemps figure de pays sinistré, l’Italie a une capacité de résilience qu’illustre bien le Festival de Pesaro. Même privée de l’essentiel de son public international (Japonais, Américains, Anglais et Allemands manquent à l’appel), la Mecque rossinienne internationale a tenu à proposer une édition light en ce mois d’août, une deuxième étant même prévue à l’automne. Des quatre opéras habituellement donnés, deux ont survécu pour l’été, dont l’un avec un petit supplément.

Exit les transhumances collectives vers le grand Palais des Sports en périphérie : Elisabetta, Régina d’Inghilterra et Moïse et Pharaon sont donc reportés à 2021. Mais le rituel Viaggio a Reims est proposé en plein air sur la Piazza del Popolo, et, la très rare Cambiale di Matrimonio se donne dans le cadre intimiste du Teatro Rossini avec ce qu’il faut d’inventivité. Le parterre et la fosse ont été recouverts d’un parquet au niveau de la scène, on y a placé l’orchestre - avec ce qu’il faut de distance - et, du coup, les spectateurs sont à l’abri dans les seules loges.

Une farce européenne

La cambiale di matrimonio (littéralement La lettre de change de mariage) fut le premier opéra de Rossini représenté sur scène : au San Mosè de Venise en 1810, quand il n’avait que 18 ans. Une farce en un acte comme il allait en composer d’autres ensuite, sous l’influence des modèles napolitains (Paisiello et Cimarosa) mais avec déjà un talent affirmé dans les mélodies et les ensembles, et un métier très sûr.

Le livret porte au summum de l’absurde une trame traditionnelle : Mill, un vieux barbon (anglais) veut marier sa fille à Slook, un riche marchand (canadien), et lui cède la "marchandise" (il la qualifie ainsi) par une lettre de change au porteur. Arrivé en Europe (les différences culturelles font le sel de la trame), Slook découvre que Fanni est certes charmante, mais déjà fiancée à Milfort. En vrai libéral, il respectera la volonté des jeunes gens, renoncera à son projet de mariage et cèdera même la lettre de change au jeune fiancé, dont il fera son héritier, convainquant ainsi le père d’accepter le mariage.

Directeur artistique du festival, l’ancien ténor Ernesto Palacio a confié la soirée à deux autres ténors reconvertis : le Russe Dmitry Korchak dirige la soirée avec compétence, tandis que Laurence Dale signe une mise en scène efficace et bon enfant dans les beaux décors et costumes de Gary McCann. La distribution est impeccable, avec notamment le formidable Slook du baryton ukrainien Iurii Samoilov et, côté italien, une basse inusable (Carlo Lepore, Mill), un ténor raffiné (Davide Giusti, Milfort) et une soprano virtuose (Giuliana Gianfaldoni, Fanni).

En lever de rideau, la mezzo-soprano Marianna Pizzolato aura chanté la très rare Giovanna d’Arco, courte cantate composée en fin de carrière par un Rossini qui avait abandonné l’opéra depuis trente ans, mais y retrouvait une dernière fois ses réflexes scéniques. Histoire de donner, en cette année exceptionnelle, l’oméga et l’alpha de la théâtralité rossinienne.

  • Pesaro, jusqu’au 20 août. Rens. : www.rossinioperafestival.it.
    En novembre, le festival proposera "Le Barbier de Séville" et, à nouveau, "Le voyage à Reims".