Parmi les albums fondamentaux, imprégnés par leur époque et tout aussi (im)pertinents des décennies plus tard, Déjà vu se pose un peu là. Prononcé "déjà vou", c’est le premier ouvrage d’un quatuor nommé selon ses membres, Crosby, Stills, Nash& Young. Auparavant, fin mai 1969 avait paru Crosby Stills & Nash, sur la pochette duquel les trois compères apparaissaient assis sur un divan, en terrasse de l’une de ces maisons typiques de Laurel Canyon où ils résidaient, avec nombre d’artites, à l’ouest de Los Angeles.

Suite au succès de ce premier album, à l’adjonction de Neil Young au trio, et à la prestation du quartette le soir du dimanche 17 août 1969 au festival de Woodstock, Déjà vu est l’un des albums les plus attendus de l’histoire, accumulant les précommandes. Il paraît le mercredi 11 mars 1970. Puisqu’il eut cinquante ans l’an dernier, pourquoi diable parler de ce chef-d’œuvre maintenant ? Avec un peu de retard à l’allumage, la maison de disques publie, le 14 mai prochain, une version remastérisée et largement augmentée d’un Déjà vu qui porte bien son nom, depuis le temps…

Même s’il n’a pour ainsi dire rien d’homogène, Crosby, Stills, Nash & Young est l’archétype du supergroupe, comme le furent Cream, Emerson Lake & Palmer, les Traveling Wilburies ou les Little Willies. Même s’ils voguent sur la tendance folk rock du moment en Californie, ces quatre gars-là viennent d’univers différents. Membre des Byrds depuis 1964, David Crosby s’est barré en 1967 parce que le patron, l’intraitable Roger McGuinn, ne voulait pas enregistrer sa chanson "Trial", une histoire de ménage à trois… Même topo pour Graham Nash, qui avoue avoir eu du mal à quitter les Hollies : la chanson qui avait été refusée, "Marrakesh Express", est devenue un succès avec CS&N. Neil Young, lui, avait claqué la porte du Buffalo Springfield à la veille du festival pop de Monterey, en 1967, la dissolution du groupe, en mai 1967, laissant Stephen Stills à son tour au bord du chemin.

Un beau jour de 1968, Graham Nash entend David Crosby et Stephen Stills harmoniser leurs guitares et leurs voix dans le salon de sa petite amie, la chanteuse Joni Mitchell, et l’envie lui prend, irrésistible, de se joindre à eux. Ainsi naquit CS&N. Un an plus tard, il fallut toute la persuasion d’Ahmed Ertegun, patron de la maison de disques Atlantic, pour convaincre le trio de s’adjoindre les talents multiples de Neil Young, déjà trublion réputé.

L’apport du Canadien se fait sentir dès Déjà vu. Alors que Graham Nash arrive avec une chanson pépère sur le bonheur de vivre en couple dans "Our House", la maison de Joni Mitchell à Laurel Canyon, Young la joue déchirant ("Helpless"), orchestral ("Country Girl"), rock ("Everybody I Love You", coécrit avec Stephen Stills).

En réalité, pour ces séances d’enregistrement aux studios Wally Heider de LA ou Frisco, de juin 69 à janvier 70, chacun arrive avec sa petite chanson. Dans "Almost Cut My Hair", Crosby expose ses démêlés avec une tignasse peu pratique : faut-il trancher dans ce symbole de rébellion hippie ? Un peu bouddhiste, "Déjà vu" exprime sa croyance, toujours vivace, en la réincarnation et en la conservation de l’énergie.

Quant à Stephen Stills, outre "Carry On", recyclage d’esquisses de l’époque Buffalo Springfield calibré pour ouvrir l’album, et son bluesy "4 + 20", il amène "Woodstock", réflexion sur l’époque signée par leur amie à tous, Joni Mitchell, chanson devenue plus rock que folk. Avec une partie de "Carry On", c’est la seule que les quatre membres de la formation interprétèrent ensemble en studio.

Car, avec Crosby, Stills, Nash & Young, il ne peut être question de groupe pour de vrai. Chez eux, malgré les tensions entre egos, la différence fait la force, celle de Déjà vu, album a priori hétéroclite ayant pour dénominateur commun des mélodies accrocheuses et des harmonies sublimes portant l’idéalisme et les interrogations d’une époque charnière, l’aube des années septante. C’est pour cela que, 51 ans plus tard, Déjà vu a encore quelque chose à dire aujourd’hui.

"Déjà vu", Crosby, Stills, Nash & Young, édition 50e anniversaire, coffret 5 disques vinyle ou 4 cd + 1 LP, chacun accompagné d’un livre cartonné, Atlantic/Warner Music.  À paraître le 14 mai.