Concours Reine Elisabeth - Samedi après-midi. Superbe après-midi, dominée par Alberto Ferro et Ning Zou


Repéré d'emblée comme un premier prix potentiel (avec cet atout symbolique d'être passé le dernier soir lors au premier tour...) le Russe Dmitry Shishkin, 24 ans, a choisi le sombre concerto en ré mineur K. 466 de Mozart auquel l'Orchestre Royal de Chambre de Wallonie réserve une introduction subtile, empreinte de drame mais sans lourdeur. De son côté, le pianiste fera valoir une approche plutôt vive, "classique", dotée de sonorités franches, assorties à la cadence de Hummel qu'il a choisie. Dans le jeu de contrastes de la Romanze, il oppose à peine un chant pur et désolé à l'agitato central, pris dans un tempo modéré, élégant, distant. Rien d'échevelé non plus dans le finale, que Shishkin prend à vive allure mais dans la détente, réservant un bref déchaînement passionnel à la cadence et aux trois dernières mesures. Apollinien.

Un autre monde s'ouvre avec le concerto n°21, en do majeur, selon l'Italien Alberto Ferro, 20 ans, qui opte pour des sonorités très travaillées, des phrasés expressifs, laissant affleurer une imagination et en engagement jusqu'ici restés sous le boisseau... L'andante, tout simplement chantant, est une merveille, et l'allegro final, à tout ce qu'il faut d'élan, de juvénilité, de brillance(cadence de Christian Zacharias) pour clore en beauté un des meilleurs Mozart de la semaine.

Comme la plupart des candidats, l´Américain Evan Wong, 26 ans, ouvre son récital par "Tears of Lights " de Fabio Fiorini, dont il donne une lecture fidèle, habilement réalisée, mais dépourvue de vision personnelle marquante. On notera de belles sonorités et une large dynamique. Une seule oeuvre ensuite : les Kreisleriana de Schumann, dont la première pièce pose déjà problème par le déplacement des accents - et l'abus de pédale - qui en annuleront la dimension syncopée et le caractère haletant. Mais la suite se révélera plus enthousiasmante, portée par le tempérament du musicien et l'étendue de ses moyens plus que par un approfondissement de la partition. Pas de révélation...

Le Chinois Ning Zou, 28 ans, n'a pas peur, quant à lui, de mouiller son élégance chemise blanche lorsqu'il se lance dans l'imposé de Fiorini dont il n'hésite pas à souligner les contrastes, les éclats, les appels, les évanouissements, au prix, parfois de quelques indications du compositeur. Trois extraits des "Miroirs" de Ravel, ensuite, dans la version d'un coloriste hors pair, offrant une approche à la fois plastique, visuelle et dansante de ces trésors (et musant un peu par-dessus). "La barque sur l'océan" est une griserie, "Alborada" un thriller étourdissant, voilà un musicien qui captive et enchante. Et dans Liszt ("Après une lecture du Dante") ? Le syndrome "trop vite, trop fort" le guette (et risque de lui jouer des tours du côté du jury) mais tout est ici habité, généreux, profondément musical et pensé. Entre extase et déflagration, la fin est stupéfiante. Liszt aurait-il séjourné en Chine ?