Musique / Festivals

ENTRETIEN

Un quart de siècle d'aventure musicale... La chose n'est pas banale. Et elle l'est encore moins s'agissant d'un groupe de pop électronique. N'empêche, Depeche Mode poursuit sa route, témoignant d'une inspiration toujours digne d'intérêt et d'une régularité quasi «métronomique» - un album tous les quatre ans depuis le début des années 90. Il est vrai que les Anglais ont toujours cultivé une bonne dose de gravité et de noirceur sous l'apparente légèreté de leur musique synthétique, fruit des boîtes à rythmes et des synthétiseurs, machines à musique emblématiques des années 80. Au fil du temps, les morceaux sont devenus plus complexes, plus ambitieux, plus durs aussi. Il n'en est pas autrement avec «Playing The Angel», onzième album studio du trio de Basildon. Sous-titré «Pain and Suffering in Various Tempos», ce fier esquif voguant en eaux troubles charrie des sonorités tantôt lancinantes tantôt musclées, voire carrément industrielles, et contourne quelques balises d'inspiration religieuse. Rencontre parisienne avec les deux tiers du groupe, «men in black» chacun dans son style, le cerveau Martin Gore, blouson de cuir style perfecto et vernis à ongles... et le claviériste Andrew Fletcher, tee-shirt créateur et chaussures à boucles.

La peine et la souffrance, mentionnées en sous-titre du disque, sont aussi très présentes dans la foi chrétienne. Quelle place accordez-vous au religieux, au spirituel, dans vos textes?

Martin Gore: C'est clair que nous avons toujours été un groupe antireligieux, mais c'est vrai qu'il y a toujours eu un contenu spirituel dans mes chansons. Et bien que certains nous accusent d'être des oiseaux de mauvais augure, je pense que notre musique n'est pas comme ça, elle est très élévatrice, porteuse d'espoir. Nous avons toujours essayé d'amener de l'émotion, de créer une certaine chaleur à travers la musique électronique que nous fabriquons. Ça a toujours été l'un de nos buts. Je pense que, peut-être, lorsque nous avons émergé au début des années 80, nous étions un groupe de pop extrême. Mais nous avons changé en pas mal de points et nous nous sommes toujours efforcés de créer de la musique avec passion. Et mes chansons parlent avant tout des relations humaines et des conditions susceptibles de les influencer.

Le titre de l'album est lui aussi très connoté...

Andy Fletcher: On l'a trouvé dans les paroles de la dernière chanson, «The Darkest Star». On a appelé Anton Corbijn («clipeur» et photographe attitré du groupe, NdlR) et il nous a dit avoir une bonne idée pour ça. Et puis cela fait écho à d'autres titres de l'album qui parlent d'ange.

M.G.: Oui, il y en a un dans «Precious» et sept dans «John The Revelator». Cette deuxième chanson est inspirée d'un air traditionnel. Elle parle de la foi en un dieu, peu importe lequel. Elle dénonce aussi la croyance en un dieu qui punit et qui damne. Dans le «Livre de l'Apocalypse», Jean décrit ses visions de ces sept anges qui descendent, soufflant dans leurs sept trompettes et provoquant fléaux, épidémies, inondations qui progressivement exterminent une grande partie de l'humanité, jusqu'à ce qu'il ne reste que les vrais croyants. Je ne crois pas en tout cela.

Vous avez travaillé avec Ben Hillier (Elbow, Tom McRae, Blur...), après Mark Bell et Tim Simenon. Avez-vous besoin de ces réalisateurs renommés alors qu'au début vous réalisiez vos albums vous-mêmes?

A.F.: Oui, et nous étions un des seuls groupes à le faire à l'époque. Mais lorsque l'on grandit, on sent que l'on a besoin d'un grand maître, de quelqu'un qui est témoin de l'intérieur. Ben avait une idée précise du son qu'il voulait obtenir de nous. Dans les premiers jours, il est arrivé avec ses synthétiseurs analogiques et ses pédales à effets pour guitares. Il nous a aussi poussés davantage que Mark et Tim.

M.G.: De temps en temps, Ben savait qu'il allait trop loin, jusqu'à ce que la chanson déraille. Alors, on reprenait le morceau un peu en amont, juste avant le point de décrochage. Je pense que c'est une bonne manière de travailler: cela pousse à davantage expérimenter, à dépasser ses limites.

Sur le disque, on entend pas mal de distorsions et aussi de longues plages instrumentales à la rythmique lancinante, envoûtante...

M.G.: Je pense qu'il y a plusieurs différences avec les deux ou trois derniers albums. Celui-ci est plus rapide, un peu plus énergique, et il contient effectivement des passages instrumentaux lourds un peu plus longs que d'habitude. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de moments légers. L'ensemble est pour moi plus immédiat. Il fallait écouter «Exciter» et «Ultra» un peu plus avant de rentrer dedans. «Playing the Angel» est plus direct, mais pas pour autant plus lassant.

Trois chansons sont signées par Dave, une première dans le groupe. Était-ce facile pour vous de partager cette position d'auteur ?

M.G.: Cela s'est révélé plus facile que je ne l'avais pensé au préalable. D'autant plus, peut-être, que nous avons tendance à écrire sur des sujets similaires. En réalité, il avait amené une chanson pour «Ultra». Mais cela ne correspondait pas à l'ensemble de l'album. Après son album solo, il a continué à écrire avec d'autres personnes et il a senti qu'il pouvait peut-être prendre part au processus créatif. Dave fait partie du groupe depuis 25 ans et depuis peu il écrit des chansons, donc il a saisi cette opportunité. A partir de là, il fallait juste que je sache combien de chansons il me restait à faire, parce qu'après tout ce temps, il aurait été étrange que je n'écrive qu'un demi-album.

A.F.: Je pense que, depuis quelques années, Dave a pu se sentir frustré de ne faire que chanter les paroles de quelqu'un d'autre. C'est plutôt inhabituel pour un chanteur aussi exposé que lui. Bon, il n'est pas un cas unique, mais une bonne partie de ses héros, de Mick Jagger à David Bowie, chantent leurs propres textes. Je pense qu'avant son album, il n'avait pas assez confiance en lui. Depuis, Dave se sent beaucoup plus impliqué dans le projet et ça se sent, l'atmosphère est plus détendue dans le groupe. C'est très positif pour Depeche Mode. D'ailleurs, pour la première fois, nous avons des chansons en réserve puisque Dave espérait en placer plus que trois. Habituellement, si nous avons besoin de douze chansons pour faire un album, Martin écrit douze chansons. Pas vraiment ce que l'on peut appeler le parolier le plus prolifique du monde...

Depeche Mode, «Playing The Angel», EMI.

© La Libre Belgique 2005