La trilogie Da Ponte s’écrase dans la vulgarité et la confusion. Dommage pour Mozart.

Faire de Don Giovanni le tenancier (claudiquant, presque aveugle et affecté de tics) d’un club libertin, de Zerlina une musulmane portant avec élégance le hidjab pour ses noces, de Donna Elvira une ophtalmologue, de Donna Anna une claveciniste, de Don Ottavio un architecte et de Masetto un tatoueur. Soit ! Y ajouter des strip-teaseurs/teaseuses, du pole dance, quelques Femen pour la bonne conscience politique ? Pourquoi pas ?

Mais, même au titre de la sacro-sainte actualisation des œuvres du répertoire (obsession de prouver que les œuvres du passé peuvent parler de nos problèmes d’aujourd’hui), était-il vraiment nécessaire d’imposer un trio des masques version sado-maso avec cuir et fouets, un Ottavio prêt à dégainer sa virilité pour saluer le "Or sai chi l’onore " de Donna Anna, puis se masturbant en regardant l’un de ses contremaîtres, payé à cet effet, entreprendre sa belle sur un chantier, sans oublier le Masetto sur le point de passer un glory hole pour sa relation avec Zerlina ?

Complexité noyée, niée

Le final du premier acte du Don Giovanni qui conclut la trilogie Da Ponte de la Monnaie peut susciter lassitude, voire écœurement. Pas seulement parce que les images sont d’une vulgarité complaisante, mais aussi parce qu’elles noient et nient la complexité mélodique et rythmique de la partition.

Et que dire de cette scène du banquet, où Don Giovanni partage des macarons avec une poupée gonflable tandis que le Don Alfonso transgenre de Cosi fan tutte, filmé en gros plan avec des allures de Joker, mime dans un micro les répliques d’un Commandeur resté en coulisse ? Au lieu d’être attiré aux enfers, Don Giovanni se perce les yeux comme Œdipe, et le spectateur se dit qu’il aurait dû faire de même pour mieux jouir de la musique.

Car, une fois encore, le travail d’Antonello Manacorda suscite l’adhésion. Dès l’ouverture, on est séduit par la noirceur des premiers accords et la vivacité nette et précise des tempi. L’équilibre des vents et des cordes semble idéal et, dans une soirée menée tambour battant, on regrettera seulement que le final, justement, ne reçoive pas plus d’attention et d’intensité.

Adéquation physique et vocale

Déjà découverts dans d’autres rôles les jours précédents, les solistes confirment la cohérence d’une distribution qui, sans comporter d’élément exceptionnel, s’impose par l’adéquation physique et vocale de chacun à son personnage.

Si les aigus de sa Comtesse avaient pu parfois sembler instables, Simona Šaturová triomphe avec aisance du rôle de Donna Anna, et particulièrement du périlleux "Non mi dir ". Après une belle Fiordiligi, Lenneke Ruiten incarne brillamment Elvira, tandis que Juan Francisco Gatell, nonobstant tout ce qui est imposé à son personnage, arrive à donner de la substance à Don Ottavio même au-delà des deux airs principaux.

Déjà impeccable en Comte et Figaro, le binôme Björn Bürger/Alessio Arduini se montre à nouveau très complémentaire en Don Giovanni et Leporello, tout comme Sophia Burgos brûle les planches en Zerlina ainsi qu’elle l’avait fait en Susanna.

Après le fiasco de la version Warlikowski de 2014, Peter De Caluwe se sera payé le luxe de rater un deuxième Don Giovanni en le noyant dans les mêmes obsessions de sexe qui avaient déjà envahi sa Traviata et plusieurs autres productions classées "enfants non admis". À force de trop les détourner, le patron de la Monnaie rate ses classiques : était-ce vraiment une bonne idée de le renouveler pour un troisième mandat de six ans sans appel à candidature ?

Bruxelles, la Monnaie, jusqu’au 28 mars (complet). Diffusion sur Musiq3 le 25 avril.