Musique / Festivals

Alexandre Tharaud est de retour chez nous. On a déjà pu apprécier à plusieurs reprises le talent de ce pianiste français de 36 ans, un talent fait d'humilité et d'intelligence qui s'est récemment illustré dans de superbes disques consacrés à des compositeurs aussi différents que Rameau, Kagel, Ravel et Bach.

Le baroque au piano, une démarche inhabituelle en ces temps de règne des baroqueux? «Jusque dans les années 50, Rameau était régulièrement joué par toute une série de pianistes, dont bien sûr Marcelle Meyer. Mais le jouer avec tout le savoir des musiciens baroques était nouveau, comme d'ailleurs de le jouer sur un Steinway de mon époque. J'avais deux raisons de le faire. D'abord, mettre en perspective tout un travail sur la musique française du début du XXe siècle: Rameau est l'arrière- grand-père d'une série de compositeurs que j'ai joués. Ensuite, tout simplement, parce que c'est magnifique et que c'était dommage de s'en priver.»

Lipatti ou Kempff

Bach, dans cette optique, est plus traditionnel car, comme le rappelle le Français, on n'a jamais cessé de le jouer au piano, en tout cas au disque car les concerts sont plus rares.

Et d'expliquer la démarche de son dernier disque, intitulé «Concerto italien», un programme qu'il donnera également ce soir à Bruxelles: «Il y a bien sûr le Concerto italien, une oeuvre que j'avais jouée à neuf ans et qui est profondément ancrée en moi. Mais il était intéressant de le mettre en perspective avec d'autres oeuvres de Bach influencées directement par l'Italie puisque transcrites de compositeurs comme Marcello ou Vivaldi, d'autant qu'elles n'ont pratiquement pas laissé de trace au disque. J'aime bien l'idée de combler un vide discographique.»

Des vides, Tharaud en comble aussi dans la musique d'aujourd'hui. Après un CD consacré à l'iconoclaste Maurizio Kagel, il vient d'enregistrer «Outre-Mémoire», une suite pour piano, flûte, clarinette et violoncelle dans laquelle le compositeur français Thierry Pécou évoque la traite des esclaves.

Pour Tharaud, c'est à la fois une forme de démarche citoyenne d'artiste et une exploration musicale: «Je suis attiré par des compositeurs qui me font aller vers des mondes nouveaux, qui utilisent l'instrument de manière personnelle et me font repousser les limites.» Refusant les chapelles esthétiques, il a d'ailleurs commandé à six compositeurs d'aujourd'hui des pièces dont il entrelace en concert la suite en la de Rameau.

Gens du voyage

Une mère danseuse à l'Opéra, un père baryton, un grand-père musicien à l'Orchestre Colonne: hérédité chargée pour un enfant qui baigna dès son plus jeune âge dans la musique. «On m'a mis au piano, on ne m'a pas demandé mon avis. Ce n'est qu'à vingt ans que je me suis posé la question: est-ce là ma vie? La réponse était «oui». Aujourd'hui, ma réponse serait un peu plus complexe: le piano est mon métier et on peut changer de métier. Je pourrais arrêter le piano, mais pas la musique et la scène qui sont ma vie.» Pour faire quoi d'autre? Grand admirateur de Barbara, Tharaud confesse aussi une passion pour le cirque... «Je ferais de toute façon un métier qui a trait à la scène. Mais c'est vrai que les gens et les métiers du cirque me fascinent. Il y a chez eux tout ce que j'aime dans la vie d'artiste: le voyage, des conditions de vie quasi monacales, le danger, la vie en équipe, cette façon de faire rêver les gens...»

En concert ce vendredi 11 mars à 19h30 à Bruxelles au Flagey (Bach). Egalement au Théâtre Marni du 14 au 29 avril avec Jules-Henri Marchant (Satie), à Namur le 24 avril avec Frédéric Haas (Rameau, Scarlatti, Debussy) et à Val-Dieu le 3 juin (Ravel, Rameau).

CD publiés chez Harmonia Mundi (Rameau, Ravel, Bach) ou Aeon (Kagel, Pécou).

© La Libre Belgique 2005