Le Kunstenfestivaldesarts est une suite de surprises et de propositions d’aventures en terrain accidenté. On peut tomber sur une impasse ou, brusquement, découvrir de là-haut un paysage jamais vu. Le festival a démarré vendredi avec Rimini Protokoll et son "100 % Bruxelles", aux Halles de Schaerbeek (LLB du 30/4). Le pari du collectif est réussi. Il a montré le visage de la ville (voir un visage c’est déjà l’aimer, disait Levinas) en mettant sur scène 105 Bruxellois représentatifs de toutes les couches de la population, de 2 à 99 ans, du clandestin à l’eurocrate, avec seulement 67 % de Belges (le chiffre bruxellois). Il les a fait parler, danser, donner leur opinion et leurs témoignages même sur des sujets délicats : avez-vous subi un avortement ? fraudez-vous le fisc ? y a-t-il trop d’étrangers ? avez-vous trompé votre conjoint ? Etc.

On admire leur savoir-faire, leur manière de parvenir à donner une forme variée, entraînante, drôle, à un groupe d’amateurs aussi disparate. Un spectacle qui démontre que la diversité culturelle n’est pas un "catéchisme" comme dit Finkielkraut, mais une réalité incontournable qu’on peut gérer, aimer, et qui permet une démocratie directe.

Un mandala

Exercice radicalement différent avec le spectacle du cinéaste taïwanais Tsai Ming-liang. Ses films multi-primés divisent le public, entre ceux qu’irrite leur lenteur radicale et ceux qu’elle fascine. "C’est dans la lenteur que l’on perçoit la valeur et l’intérêt de chaque chose, dit-il. La lenteur donne du temps, le développe. Lorsqu’on mange ou boit lentement, on profite réellement du fait de manger ou de boire. C’est aussi dans la lenteur que je puise une force rebelle. Le monde exige toujours plus de vitesse, c’est devenu une contrainte majeure de la vie moderne et mon but est de me libérer de toutes les contraintes. Avec la lenteur, on revient à la quintessence. Avec la lenteur, j’ai enfin trouvé la meilleure façon possible d’exprimer ma révolte. Quand je vois le rythme frénétique de notre monde contemporain, je n’y vois pas de progrès mais de l’effondrement et du déclin." Son "Moine de la dynastie Tang", créé au Kunsten, divise les spectateurs. Pour certains, c’est une souffrance insupportable de rester près de deux heures, dans l’ex-salle du Marivaux, friche non chauffée, parfois avec la vue cachée par les autres spectateurs, pour suivre quasi rien, sans action, sans mots, quasi sans sons. Pour d’autres (dont nous), c’est une méditation fascinante. La grande salle délabrée convient à cet exercice sur le dépouillement et, si on est bien placé (le premier rang des balcons), on suit le spectacle comme on regarderait un mandala tibétain.

Moine en robe rouge

Un moine en robe rouge (l’acteur fétiche de Tsai Ming-liang) se couche sur une grande feuille blanche. Un peintre au fusain noircit lentement toute la feuille et c’est le temps d’une nuit qu’il exprime dans son dessin avec les peurs (les araignées), puis les ténèbres et, enfin, le retour de la nature (fleurs et arbre). Le moine se réveille, se rase, prend pour petit-déjeuner une simple prune reçue dans son bol à offrandes. Il marche ensuite toute une journée dans un paysage de neige et de montagnes évoqué par des lignes noires dessinées sur la feuille blanche, et des jeux de relief avec la feuille, effectués par des assistants. Le soir, le moine mange une galette de riz, debout. La nuit tombe, de l’eau s’écoule. C’est tout, ça dure près de deux heures. Perdues ? Plutôt volées à l’agitation stérile du monde.

Le Marivaux

Cette année le Kunsten a son QG et plusieurs spectacles dans un lieu spectaculaire, au cœur de la ville : les anciens cinémas Marivaux, 98 boulevard Adolphe Max, pièce historique du patrimoine culturel bruxellois. Il en reste une immense cathédrale de béton nu, un cinéma devenu… parking de l’hôtel Marivaux. Ce lieu mythique, créé par Pathé en 1922 avait sa grande salle Art déco de 1 700 places et deux balcons. En 1991, suite à la concurrence d’UGC et Kinepolis, le Marivaux fermait. Les salles de cinéma totalement en friche furent reprises par l’hôtel Marivaux qui désire maintenant leur redonner vie.

Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, jusqu’au 24 mai. Infos : www.kfda.be