Musique / Festivals

Dimanche, 22h: au terme d'une semaine d'une densité inouïe, Abdel Rahman El Bacha entame une mazurka (en fa mineur, inachevée), la toute dernière pièce composée en 1849 par Frédéric Chopin quelques semaines avant sa mort, une danse populaire de sa Pologne natale, chargée - parée pourrait-on dire - des souffrances et des illuminations de toute une vie. El Bacha la joue doucement, mu par cette calme pulsion intérieure qui l'a guidé durant toutes ces heures offertes au public et au compositeur.

On se souvient alors de la petite Polonaise du mardi d'ouverture, composée par l'enfant de 7 ans. Chopin en a aujourd'hui 39, il sait que ses jours sont comptés, il glisse dans cette pièce intime un diamant dont El Bacha laissera la lumière pénétrer le coeur de chaque membre du public, longuement, dans le plus bouleversant des silences...

Ainsi prit fin un événement fleuve dont on peut dresser un premier bilan.

16310 entrées

Les chiffres: 12900 places occupées pour les 15 concerts (trois concerts par soirée) pratiquement sold out, comptant que 1000 places à 1€ ont été proposées à divers groupes ciblés (académies, associations de quartier, école de devoirs, cours d'alphabétisation, etc.). Les activités périphériques associées à l'événement ont de leur côté attiré 3410 personnes à travers des master classes (120), des animations scolaires et des concerts commentés (1300), les séances du conte «Frédéric et Monsieur Vigor» (680), les démontages de piano (640), les conférences (deux fois 150). Au total, 16310 entrées rassemblant les publics les plus variés autour d'une programmation séduisante, certes, mais intimiste et peu spectaculaire.

Que sont donc venus chercher ces publics? Certainement l'immersion dans une aventure insolite, le sortant de ses habitudes d'écoute tout en le mettant en contact avec une musique indiscutablement connue, grand public et de qualité. Mais en cours de route, d'autres éléments sont venus s'ajouter: il y eut d'abord l'étonnement de suivre l'oeuvre dans son humaine chronologie (Michel Hambersin se chargeant d'éclairer les lanternes au cours de ses introductions), ensuite de découvrir une foule de pièces inconnues et de réévaluer le poids de certaines - on songe aux innombrables mazurkas - dans la production du compositeur, enfin d'entendre, de vivre cette musique dans l'interprétation d'El Bacha. Nous l'avons déjà écrit: la lecture résolument dépouillée, intérieure, du pianiste a pu surprendre les habitués de Pogorelitch ou de Luganski. A la longue, elle s'est avérée la seule qui permette à l'auditeur de rencontrer le compositeur librement, «personnellement», comme s'il feuilletait silencieusement les partitions originales en les chantant dans sa tête. Et quel chant que celui d'El Bacha! Autre facteur de ce succès: la perspective pour le public de se retrouver, jour après jour (80 pass complets ont été vendus) autour d'un événement d'exception, d'échanger avec des voisins inconnus, de poursuivre le plaisir autour d'un verre entre amis, dans l'excitation des grands jours. D'acheter des livres, des disques susceptibles de prolonger l'euphorie, de revenir avec ses enfants, petits-enfants ou grands-parents, pour un conte musical, ou un concert à 1€...

Tout un monde social et affectif en effervescence autour d'un programme immuable: un homme au piano, jouant la vie d'un autre...

100% Chopin, une coproduction Pianorama-Flagey.

© La Libre Belgique 2005