Le plus britannique des chanteurs pop français a aujourd'hui 61 ans, bientôt 62. Mais il en paraît dix de moins. Depuis toujours. Cette voix, que d'aucuns audacieux eurent jadis l'outrecuidance de mettre en doute, est plus claire, ronde, douce, sensuelle, grave et maîtrisée que jamais. Comme si elle n'avait pas subi les assauts incessants du temps, comme si celui-ci glissait sans les toucher entre les cordes vocales d'Etienne Daho.

Depuis la fin des années nonante, le natif d'Oran (en Algérie) nous gratifie d'un disque tous les trois ou quatre ans avec la régularité d'un métronome. Si nos comptes sont exacts, celui-ci est son onzième album. Une plaque aux ambiances résolument psyché, enregistrée à et inspirée de Londres. Une City grise et jetlaguée de lendemains post-Brexit qui déchantent. La production de "Blitz", assurée par Daho lui-même et par quelques complices – son acolyte Fabien Waltmann en tête, Jean-Louis Picrot sur trois morceaux et Jade Vincent sur deux – parvient à la fois à lorgner vers la britpop des années 80, les riffs rock hypnotiques de la décennie précédente et l'ère musicale de ce temps. Un travail d'orfèvre minutieux, tissus d'arrangements nombreux, complexes, qui se conjuguent au creux de l'oreille à tous les temps.


"Blitz" révèle autant de couleurs new-wave que de zones claires-obscures, à l'image du premier single "Les Flocons de l'été", où les mots lumineux de l'auteur éclairent et poétisent une bien plus sombre réalité. Ils narrent à la première personne et renvoient l'auditeur à l'été 2013. A ce mois d'août et d'infortune, passé dans une chambre d'hôpital à chercher le sens à travers la fenêtre. Une péritonite avait presque eu raison d'Etienne Daho cette année-là. Et cette neige estivale fantasmée est la fameuse lumière blanche, qui cette fois ne l'a pas happé. Elle emporta par contre sa sœur début 2016, subitement, sans avertissement... Les deux étaient très proches. Sur le chemin du cimetière, le chanteur apprenait le décès de leur idole commune David Bowie. L'ironie du sort comme la grande faucheuse frappe souvent deux fois... Pour rendre hommage à Jeanne, il lui a dessiné "Le jardin" plage 3 comme idyllique dernière demeure.

Si le titre "Blitz" fait référence au fameux gros éclair des bombardiers allemands de la deuxième Grande Guerre, plusieurs des chansons y sont traversées d'inquiétudes face au terrorisme et aux temps belliqueux présents. Derrière les guitares qui grondent d'entrée sur "Les filles du Canyon", la plume évoque la foi qui dérape, le blues-rock de la kamikaze... Daho – accompagné du génial Flavien Berger – clame qu'il chantera sous les bombes au fil de l'hymne "Après le Blitz", encourage à rester alerte dans la "Nocturne" qui conclut le disque, ou à résister entre les lignes de ce magnifique "Hôtel des Infidèles".

Dans un autre registre, nous nous en voudrions de ne pas évoquer le hit que pourrait devenir le sinueux et pop "Voodoo Voodoo". Tout comme la "Chambre 29", celle d'un autre défunt héros d'Etienne Daho, Syd Barrett, fondateur de Pink Floyd. Mais surtout d'omettre "L'étincelle", "invisible à vos yeux / cet éclat vénéneux / des perdants silencieux"… Un texte magnifique servi sur un lit de cordes grandiloquentes et d'harmonie vocales fantomatiques. Daho au top de sa forme et du fond.

© D.R.

Il convient enfin d'évoquer l'artwork iconique de cette pochette, portant le sceau de Pari Dukovic, photographe turc vivant aujourd'hui du côté de New York. On y découvre Daho cuir voire queer, mystérieux, ténébreux, planqué sous une casquette et derrière les volutes d’une cigarette. Un clin d’œil au Marlon Brando de "L'Equipée Sauvage" (ci-dessus), à "Scorpio Rising" (film de Kenneth Anger réalisé en 1963), voire à Lou Reed, qui arborait aussi ce genre de look à l'époque "Transformer" (1972). La galaxie Daho en un cliché.

> 1CD (Universal). En concert à Liège et Bruxelles en novembre 2018.