Ces deux-là ont marqué toute une génération. Grands, sombres, d’un noir intense et porteur d’une infinie sagesse, les yeux de Maxi Jazz ont longtemps incarné la dance music britannique des années 90. Aussi charismatique que rachitique, cette longue figure tout droit sortie d’un atelier de Giacometti entrait systématiquement en scène avec l’aura d’un guide spirituel venu prêcher l’amour et galvaniser les foules. Ceux qui ne seraient pas coutumiers du personnage doivent se replonger quelques années avant le passage à l’an 2000. À l’époque, le big beat hérité des rave parties les plus intenses de la planète domine les charts du futur pays du Brexit. Les Chemical Brothers dégainent en premier, The Prodigy se spécialise dans le discours guerrier, et Faithless prône la tolérance et l’unité.

Portés par le phrasé lent et maîtrisé de Maxi Jazz, le son de Sister Bliss et les productions de Rollo Armstrong, les shows du groupe ressemblent à de grandes messes hédonistes. Les Londoniens mélangent dance, dub, reggae, et livrent, en quelque sorte, une version dopée aux stéroïdes du trip-hop qui vient tout juste d’être inventé à Bristol (sud de l’Angleterre) par leurs camarades de Massive Attack.

En cette fin de millénaire, le Royaume-Uni est littéralement en feu. Tous les artistes précités déferlent plus ou moins bruyamment sur la planète, et Faithless se fiche de ne pas être adoubé par les critiques. Ses hits se fraient directement un chemin vers les radios grand public, qui diffusent "Insomnia", "We Come One" et "God is a DJ" à longueur de journée. Succès oblige, quatre albums se succèdent jusqu’à The Dance en 2010, avant l’inévitable clap de fin. Artistiquement essoré, le groupe se retire, et Maxi Jazz part fricoter avec d’autres artistes de son côté.

En quinze ans, le son de Faithless n’a jamais vraiment évolué, ce qui le rend aussi identifiable que désuet. Mais on n’arrête pas une musicienne qui a besoin de créer. Sister Bliss née Ayalah Bentovim continue à jouer, mixer et composer pendant des années, pour finalement revenir dix ans plus tard, en solitaire, avec ce All Blessed publié vendredi dernier. "Maxi a tout de suite écarté l’idée de s’impliquer sur cet album pour se concentrer sur ses projets" explique-t-elle, confinée à Londres. "Je ne peux pas dire que j’étais surprise, il veut explorer d’autres aspects de la musique depuis plusieurs années déjà. Mais il est extrêmement compliqué de trouver quelqu’un doté d’une voix aussi singulière et poétique, à même de contrebalancer la puissance de la musique."

L’identité de Faithless repose sur l’alchimie générée par l’alliance des basses puissantes et de textes systématiquement déclamés. Bliss s’est donc mise en quête d’un poète, avant d’arrêter judicieusement son choix sur le slameur Suli Breaks, dont la voix sert parfaitement les premières pistes de All Blessed * (BMG). "La seule et unique règle était de trouver quelqu’un qui avait quelque chose à dire, poursuit Sister Bliss. Un artiste conscient textuellement parlant. Suli vient du spoken word (poésie déclamée et souvent alliée à la musique, le théâtre ou la danse, NdlR) qui reste l’une des scènes les plus vibrantes du Royaume-Uni aujourd’hui."

L’ADN du groupe est donc en partie préservé. Bliss sait encore faire danser. Mais le résultat part dans tous les sens. Tout ce que le groupe avait d’alternatif a définitivement disparu et l’ensemble paraît un peu trop calibré pour la bande FM pour séduire, tout en restant nostalgique du passé. "Je n’avais pas besoin d’attendre dix a ns, insiste la productrice. J’ai composé des tonnes et des tonnes de musique, mais Faithless occupe cette petite place à part, il y a un message politique. C’est un horrible moment pour sortir un album et ne pas pouvoir le partager directement avec le public. Mais c’est aussi un excellent timing pour parler de justice sociale, comment se positionner face à soi-même dans ce climat, cette vie, cet environnement."

L’instauration d’un confinement a indirectement provoqué le retour des fameuses rave parties si emblématiques des années 90, dans le pays. "Les rave parties illégales de l’époque ont donné naissance à la richesse et la diversité de la scène électronique britannique, estime l’artiste de 49 ans. Le monde entier avait les yeux sur ce qui se passait ici, et je peux comprendre que les gens aient besoin de se retrouver. Mais le but a toujours été de célébrer la musique dans une certaine unité, pas de se faire tuer, poignarder ou violer comme cela s’est produit ces derniers mois. Ces soirées illégales sont extrêmement dangereuses. Si tous ces jeunes pouvaient aller danser dans des endroits gérés, encadrés et protégés, la situation serait plus safe, mais pour cela, il faut une vraie campagne de tracing et testing au Royaume-Uni, et ce n’est pas le cas aujourd’hui."