Le 12 août 1997, un million de Nigérians descendaient dans les rues de Lagos pour chanter, pleurer et accompagner vers sa dernière demeure l’agitateur le plus célèbre du pays : Fela Anikulapo Kuti, artiste engagé et ennemi juré de la junte militaire, mort dix jours plus tôt du sida. Preuve de l’importance du personnage, le pouvoir décrète à l’époque, avec un sens certain de l’hypocrisie, une période de deuil national malgré les années d’affrontements brutaux avec l’intéressé.

Fela Kuti était un héraut, le souffle chaud dans la nuque des dirigeants, des corrompus et des puissants. L’homme du peuple ayant importé et adapté l’idéologie Black Panther en terres africaines. Pour le reste du monde, c’est aussi et surtout le créateur de l’afrobeat, fusion brûlante de jazz, funk et highlife ghanéen, soutenue par les percussions survitaminées du regretté Tony Allen.

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La junte n’est plus là, aujourd’hui, mais les militaires bien, tout comme la corruption, la violence et les inégalités. Mi-octobre, des dizaines de milliers de jeunes descendaient encore dans les rues de Lagos pour manifester contre les violences policières systématiques et réclamer une meilleure gouvernance, dans la gestion du Covid notamment. Manifestations réprimées dans le sang par les autorités, qui n’ont réussi qu’à entraîner émeutes et pillages dans leur sillage.

L’afrobeat aussi est toujours là, personnifié par les héritiers directs de Fela : l’un de ses fils, Femi (58 ans), et l’aîné de celui-ci, Made (25 ans), tous deux profondément ancrés dans la tradition politique et musicale de leur aïeul. "La situation est terrible", soupire Femi Kuti depuis le terrain familial situé sur les hauteurs de la ville aux vingt millions d’habitants. "Le gouvernement ne fait rien pour aider la population (des réserves entières de vivres stockés et non distribués ont été mises au jour lors des manifestations d’octobre, NdlR). Le terrorisme est toujours là, la criminalité augmente et les gens meurent. Une commission a été désignée pour déterminer ce qu’il s’est passé lorsque la police a tiré sur les manifestants, mais tout le monde sait pertinemment que rien n’en sortira."

Quelques minutes plus tard, Made rejoint cet entretien par ordinateurs interposés. Le fils de Femi vit sur le même terrain que son père, à quelques centaines de mètres à peine de celui-ci. "Deux minutes trente de marche nous séparent exactement, mais parce que je marche vraiment lentement", lâche-t-il, tout sourire, en guise de salutation.

Fela Kuti n’avait rien d’un père idéal. Femi et Made semblent moins extrêmes, plus complices, et sortent leurs albums respectifs dans un coffret commun intitulé Legacy+ (Femi Kuti, Stop The Hate , et Made Kuti, For(e) ward , chez Partisan Records, sortie le 5 février). De quoi transmettre officiellement le flambeau à la troisième génération pour perpétuer l’afrobeat des années 70 ? "Il y a un changement très net par rapport aux seventies, précise Femi. À l’époque, seule la voix de Fela résonnait. Il était très isolé dans son activisme politique. Aujourd’hui, beaucoup de gens font entendre leur mécontentement face aux injustices et aux inégalités. Regardez mon fils, à 25 ans il est déjà très politique."

Comme son père et son grand-père avant lui, Made a quitté Lagos pour se former à Londres durant quelques années. Et, comme pour ses aïeux, le retour au bercail fut un choc. "Quiconque rentre au pays vit une sorte d’épiphanie, explique-t-il. Vous réalisez à quel point tout est difficile ici : les routes, les infrastructures, l’accès à l’eau, tout est dans un état dramatique. Parfois, le vol de 6 h qui relie Londres à Lagos est plus court que le trajet pour aller de l’aéroport à la maison. Nous vivons tout cela. Nous ne sommes pas politiquement engagés par tradition, mais par choix." "Et le choix est vite fait ! poursuit son père. Parce que cela fait partie de notre quotidien. Quand vous vivez au Nigeria, parler de la corruption et de la violence a beaucoup plus de sens que d’essayer d’écrire une chanson d’amour." Tout est intense, tout est politique, quel que soit le sens que l’on attache à cette notion.


La famille Kuti n’est toutefois plus la représentante la plus illustre de la scène musicale nigériane. Aujourd’hui, les hauts des charts sont trustés par les stars de la pop comme Wizkid ou Burna Boy. "Et c’est très bien, s’amuse Femi, mais le rayonnement de la musique commerciale se dégrade avec le temps, alors que l’afrobeat ne disparaîtra jamais, comme le jazz ne disparaîtra jamais. Je pense au contraire que la scène et son rayonnement continuent à croître et se transmettre. Des artistes comme James Brown, Beyoncé, Jay Z se sont inspirés de Fela. Stevie Wonder, Paul McCartney et John Lennon sont même venus en personne à Lagos pour le voir jouer. Sa musique vit avec la leur."

"Pour moi, il y a bien plus que la musique, ajoute Made. Je considère l’afrobeat comme un moyen d’ouvrir les esprits des Nigérians, car tout de ce qui est abordé sur le fond est absent du cursus scolaire. L’école ne m’a rien appris sur l’Afrique ancienne ou l’Afrique coloniale, et à peine quelques rudiments sur l’Afrique contemporaine. Nous devons faire notre éducation par nous-mêmes, la culture joue en partie ce rôle. Libérer notre esprit, c’est briser le statu quo."

"La France m’a donné une voix, pas le Nigeria"

Les approches musicales des deux hommes sont relativement différentes. Femi Kuti, le père, s’inscrit totalement dans la tradition : un tempo élevé, beaucoup d’instruments, de cuivres et de chœurs, pour générer cette fièvre mêlant groove, funk et sonorités africaines. Made, le fils, varie davantage les plaisirs pour partir du côté du jazz, du slam et du reggae. Son message est en outre plus large, universel, moderne.

Tous deux restent toutefois profondément habités par les questionnements identitaires liés à leur africanité. "Nous ne parlons et ne rêvons pas dans notre propre langue, constate Femi. L’anglais n’est pas la langue de mes ancêtres. Mais, aujourd’hui encore, nous ne sommes pas autorisés à pratiquer une autre langue dans les écoles. Cela illustre la gravité de la situation ."

"Pendant des années, je ne me sentais pas séduisant à cause de ma couleur de peau, embraye Made. Je me souviens des nombreux efforts de mon père pour me faire comprendre que ma couleur et mon corps étaient magnifiques, mais ça n’a pas été facile. Tout est conçu pour vous faire croire l’inverse, l’industrie des faux cheveux ou des crèmes pour blanchir la peau génère chaque année des milliards de dollars."

Pas ou peu de tournées en Afrique

Le paradoxe tient pourtant au fait que Femi, comme Fela avant lui, tourne bien davantage en Europe et aux États-Unis que sur le continent africain. "Je pense que l’afrobeat parle à tout le monde, car le message est universel. Nous chantons l’Afrique, parce que nous y vivons, mais les paroles portent un message de paix, de tolérance et de vie commune. Et puis, désolé, mais la violence, la corruption, les inégalités… tout cela existe en Europe également."

"J’aimerais réellement me produire davantage en Afrique, insiste-t-il. Je vais en Europe chaque année, aux États-Unis tous les deux ans, et je ne me produis en Côte d’Ivoire que tous les six ans. Cela tient à plusieurs choses. D’abord, le manque d’infrastructures et d’environnement musical. La logique voudrait que je fasse ma carrière et que je gagne ma vie ici, quitte à payer de ma poche pour aller en Europe, mais actuellement c’est précisément l’inverse. Vous savez, pendant longtemps, les gens ne voulaient pas particulièrement m’entendre jouer, au Nigeria. C’est la France qui m’a donné l’opportunité de me faire entendre."

"Même quand mon père est devenu célèbre, sa musique ne passait pratiquement pas sur les radios nigérianes, ajoute Made. Dans les années 80 et 90, si vous chantiez contre le statu quo et le pouvoir, vous étiez blacklisté. Cela change petit à petit avec iTunes et Spotify. La musique est devenue plus accessible."

Le fils ouvre pour son père

Une fois la situation revenue à la normale, les deux hommes tourneront ensemble dans le monde entier. Une manière de défendre, à deux, ces albums publiés en commun. "Nous avons joint nos albums parce que ça n’avait jamais été fait, s’exalte Femi Kuti. C’est un moyen de démontrer notre amour, de mettre en avant l’importance de la famille, et de montrer à tout le monde que la lignée est bien vivante." Sait-on déjà lequel des deux ouvrira pour l’autre, lors des concerts ? "Heu, la question ne s’est pas vraiment posée, lance Made dans un grand éclat de rire. Au Nigeria, le respect des aînés est profondément ancré."

"Oui, Made est très respectueux, rit à son tour Femi. J’aime ma musique, mais je suis plein de respect pour ce qu’il fait. Je suis sans doute son plus grand fan." "Non, ma petite amie est ma plus grande fan", répond son fils. "Ah, bon, OK, je peux accepter ça (rires)."