Double actualité à l’OPRL, rencontre avec Philippe Boesmans et Gergely Madaras.

C’est un cadeau pour un.e journaliste : retrouver autour d’une même table (de travail) le compositeur, Philippe Boesmans et le chef d’orchestre, Gergely Madaras, entouré des équipes concernées. Et cela à l’occasion de la sortie, chez Cypres, de trois concertos de Philippe Boesmans (Concerto pour violon et orchestre, 1979, Capriccio pour deux pianos et orchestre, 2010, et Fin de nuit, pour piano et orchestre, 2019), et de l’ouverture de la première saison du jeune chef hongrois à la tête de l’orchestre.

La rencontre eut lieu à 15h, l’heure officielle du coup de pompe, ce fut le feu d’artifice. Comptez sur le duo Boesmans-Madaras pour lancer les fusées : le premier a 83 ans, le second, 35 (deux générations d’écart quand même), ils sont comme larrons en foire, mêlant le respect mutuel et l’euphorie d’une communion impromptue dans une formidable réussite. Le fruit de longues rencontres ?

Philippe Boesmans : "Pour tout dire, nous nous sommes retrouvés le matin des premiers enregistrements. À part Fin de nuit, enregistré lors de sa création, en mars, avec David Kadouch au piano, il s’agissait d’œuvres déjà enregistrées dans le passé : j’ai donc retrouvé la même musique mais dans un autre costume, avec des musiciens d’aujourd’hui, d’un niveau particulièrement élevé."

Gergely Madaras : "Et puisqu’on connaissait déjà Fin de Nuit, je pensais - et l’orchestre avec moi - que ça allait aller tout seul, mais pas du tout ! Même si l’on reconnaît Boesmans à la première mesure, le langage du Concerto pour violon est totalement différent des deux autres, l’écriture est plus complexe, plus abstraite ; Cappriccio, brillant et virtuose, va tout seul, alors que Fin de Nuit, qui semble la musique la plus proche de nos sensibilités d’aujourd’hui, la plus délicate, la plus française, est par sa transparence, d’une difficulté inouïe, la moindre petite fausse note s’entend !"

© D.R.

On sait déjà que si Fin de nuit fut confié à David Kadouch, c’est l’ardent George Tudorache, actuel premier violon de l’orchestre - et successeur lointain de Richard Pieta, qui signa l’enregistrement de 1979 - que l’on retrouve comme soliste du Concerto pour violon. Mais qui succéda aux sœurs Labèque pour le Cappriccio ? PB : "Nous avions pensé à David (Kadouch) et Cédric Tiberghien, mais ce dernier n’a finalement pas pu se libérer. Grâce à Camille De Rijck (qui régla cela en trois minutes…) ce fut Julien Libeer, et ça a tout de suite marché, les deux pianistes ont magnifiquement unifié leurs ‘voix’. Ah, quelle semaine formidable ! Tous des musiciens dans la petite trentaine, déjà la maturité mais toute l’énergie de la jeunesse, avec l’incroyable Aline Blondiau à la prise de son !" GM : "Et nous avons trouvé chez Philippe la même énergie que chez les musiciens." PB : "Mais le plus fatigué, c’était moi !"

De la "Nuit" au "Sacre"

Cette première expérience d’enregistrement a-t-elle modifié le lien entre le chef et son (futur) orchestre ?

GM : "En enregistrement, l’avantage est d’avoir du temps… Cela nous a permis d’atteindre une grande précision dans le travail et de créer une intimité avec les musiciens ; nous le ressentons déjà dans la préparation du concert d’ouverture de saison." Ce concert signera l’entrée officielle de Gergely Madaras dans ses nouvelles fonctions, avec, au programme, la Suite n°2 d’Enescu, les Variations sur un thème rococo, de Tchaïkovski, avec István Várdai au violoncelle, et Le Sacre du Printemps de Stravinski.

Pourquoi le Sacre ?

GM : "Parce que c’est une des quelques pièces au monde pour lesquelles un chef choisit son métier… Je l’ai entendue pour la première fois à l’âge de 9 ans (en CD, par Bernstein), cela me semblait énorme, fabuleux, inaccessible (alors qu’aujourd’hui elle m’est devenue aussi familière que du Mozart…). Par son côté animal, violent, ‘basic instinct’, elle s’inscrit dans le droit fil du thème de la saison ‘( r) Evolution’ ; elle marque une rupture décisive dans l’histoire de la musique et je pense qu’elle continue à toucher l’auditeur dans les mêmes régions archaïques de son être. C’est en tout cas le type d’énergie que je voudrais transmettre au public. Il n’y aura plus l’effet de la nouveauté mais cela n’empêche pas la surprise. Le concert réussi est celui qui donne l’impression que la musique est créée au moment même." Un scandale comme celui du Sacre est-il encore imaginable aujourd’hui ? "Avec la seule musique ? Je ne le crois pas, mais est-ce le but ? Je cherche plutôt à toucher le public par l’expression directe des affects…"

CD Cyprès - Boesmans, Fin de Nuit. Concerts Bozart, le 25 septembre à 20h - Philharmonique de Liège, le 27 septembre à 20h. Infos www.oprl.be