Musique / Festivals Le Canadien nous a emmenés d’emblée sur une autre planète.

Un Stradivarius peut-il faire la différence dès les premières notesde Fidl ? Ou s’agit-il uniquement du talent exceptionnel du soliste ? L’un et l’autre ? Timothy Chooi nous emmène d’emblée sur une autre planète. Le Canadien est un conteur : pas question pour lui de se contenter d’exécuter les traits, il faut les construire, les relier, leur donner un sens. Et peu à peu, tout ce qu’on écoutait depuis le début de la semaine sans en comprendre nécessairement les tenants et aboutissants prend forme, comme si une mise au point nous faisait enfin sortir du flou. 

Évidemment, l’instrument a sa part - pureté céleste des harmoniques ! - mais rien n’existerait de cette façon sans un interprète d’exception, un être surnaturel débarqué ce soir sur la scène de Bozar, avec sa coupe de cheveux mode, son smoking négligé sur une chemise blanche à col Mao, ses souliers vernis à l’élasticité de baskets et cette démarche chaloupée de kid qu’on aurait vu tout autant dans un manga en version hip-hop qu’à Bruxelles en habit élisabéthain.

Énergie et raffinement

D’emblée, le concerto de Tchaïkovsky est attaqué avec la même énergie, mais aussi avec des nuances d’un grand raffinement. Ce mordant conquérant a parfois pour conséquence quelques imprécisions dans les attaques, mais qui lui en tiendrait rigueur alors que tout est ici au service de la seule musique. Pendant les tutti, Chooi se tient face à la salle, beau sourire énigmatique aux lèvres, les yeux dans son monde intérieur plus que sur le public.


Sa cadence est l’occasion d’une véritable rupture, avant de conclure l’allegro initial entre enivrants rubatos et affolants vibratos. La Canzonetta sera d’une bouleversante simplicité, le final brillantissime et idéalement expressif déclenchant l’ovation debout prévisible depuis la première note. On en rêvait, et il l’a fait mieux encore qu’espéré. Qui comprendrait que Timothy Chooi ne soit pas sur le podium demain soir ? Il ne reste que deux candidates pour lui contester la plus haute marche.